Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient venues, à sa suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose véritablement curieuse que la facilité avec laquelle on se met en voyage dans ces pays. En présence de cette foule, on vint annoncer au Prince que, malgré sa défense formelle, un vieux Turc avait enfermé dans sa cave un esclave ; il fait bâtonner le maître et donne ordre de l’enchaîner et de l’emmener. Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme populaire, il céda à un beau mouvement de générosité : « Allez, dit-il, enlever les canons de la citadelle et jetez-les dans le Nil. » Il faut renoncer à dépeindre les transports, l’excès de joie qu’un tel ordre excita parmi cette multitude. Pour moi, j’étais un peu inquiet. « Croyez-vous que vous n’alliez pas trop loin et que nous puissions toujours nous fier à ces gens-là, » objectai-je au vice-roi. « Les canons sont trop vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup. » (Rires.) Quand tout le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux habitants le soin de s’administrer eux-mêmes ; qu’il ne leur donnerait plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les municipalités qui depuis le commencement du monde sont l’élément de toute société.
Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est trompe d’éléphant, parce que la ville est située comme entre les deux défenses, entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum se trouve au point de jonction, c’est une ville de 40 000 âmes fondée par Méhémet-Ali. J’arrive le soir chez le vice-roi qui était fort gai ; il me dit en riant qu’à son arrivée il avait été accueilli par une musique militaire, exécutée sur des instruments que le pharmacien du régiment avait raccommodés de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous à table, que je vois sa figure s’assombrir ; il déplore de nouveau l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien faire, pour réparer le malheur dont sa famille est la cause, et prétend qu’il ne lui reste plus qu’à abandonner complétement le pays.
L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les Livres Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis paisiblement, lorsque subitement il se lève, prend son sabre et le lance contre la muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage à me retirer dans sa propre chambre ; il voulait passer la nuit dans son salon de réception, — aucun de ses ministres n’osait l’approcher. — En Égypte, quand le vice-roi est en colère, chacun se sauve. (Rires.) Toute la nuit j’eus près de moi les ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un bey de temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait… A 3 heures du matin, il demande un bain ; au petit jour, il m’appelle. Je le vois sur son divan : « Lesseps, me dit-il, vous vouliez vous promener sur le Nil blanc, je vous en donne la permission. — Vous étiez souffrant hier ? lui demandai-je. — Ah ! pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que j’étais en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre idée si pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher à l’organiser. A votre retour, vous verrez, vous serez content de moi. »
Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey, frère de Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune homme élevé en France, et ambitieux du bien. Nous voyions arriver de tous côtés sur des dromadaires, des caravanes qui voulaient, ainsi qu’elles disaient, remercier le grand prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en était répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne chez le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances, lesquelles, à mon avis, sont un modèle d’organisation pour une société nouvelle. Le fonds en est la générosité, la loyauté, la droiture. (Très-bien ! très-bien !)
Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut chargé de faire exécuter ces ordonnances. Malheureusement une mort prématurée est venue détruire les espérances fondées sur son administration.
Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de revenir par le désert de Korosko, nous changions notre itinéraire et nous prenions le chemin opposé, par le grand désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350 lieues, je marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude. Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison. (Sourires approbateurs.) Je me tenais à plusieurs jours de distance du vice-roi, à cause de l’approvisionnement d’eau de nos caravanes, et j’étais toujours bien pourvu des vivres nécessaires.
« Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que vous nagiez dans l’abondance pendant que tout nous manque ? — Je le crois bien, votre gouvernement a si fort maltraité ce pays que j’ai moi-même à souffrir de la défiance des habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures ayant que leurs enfants se risquent à m’approcher. » (Rires.) Ce sont toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance. S’ils hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de monnaie, des coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent pas à s’en aller raconter à leurs mères ce qu’ils ont vu, et les femmes d’accourir ; ce ne sont pas généralement les plus jeunes. (Nouveaux rires.) Elles m’entourent et me demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants : « Je suis, leur dis-je, un homme généreux qui voyage pour mon plaisir et pour le bien des pays que je visite. » As-tu besoin de quelque chose ? crient en même temps toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté beaucoup. Venez dans mon campement qui est à une heure d’ici ; nous ne sommes que trente. » Quand on a l’air de ne rien désirer, c’est alors que tout le monde vous offre ce dont on a besoin. (Très-bien ! très-bien !) Aussitôt que les femmes âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes filles (Ah ! ah !), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin. Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on se livrait à des réjouissances sous la tente, on apportait des moutons, des chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait nous être agréable. Chose curieuse ! ces gens-là n’ont jamais voulu recevoir mon argent ; cependant ils m’auraient peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec des armes. Un autre jour, le vice-roi me dit : « Vous êtes privilégié, vous, à ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service ; il est arrivé en morceaux. — Si vous preniez les précautions que je prends, lui répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des gens qui n’y font aucune attention, il en serait autrement. » Or, le vice-roi, pour remplacer le chameau qui portait d’ordinaire ma vaisselle et qui était fatigué, en choisit un autre très-vif et presque sauvage, qui fit sauter mes assiettes et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui se tenait les côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné lui-même. (On rit.)
Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire où tout était menaçant. Le gouvernement anglais, par la bouche de lord Palmerston, avait prononcé, au Parlement, des paroles désobligeantes à mon adresse. Il m’avait présenté comme une espèce de pick-pocket voulant prendre aux actionnaires leur argent dans leurs poches. (Hilarité générale.) L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de Crimée durait encore ; muni d’une recommandation de M. de Rothschild, je commençai des meetings que je continuai en Angleterre, en Irlande et en Écosse, pendant vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire, connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara la salle, fit les annonces à ses frais et prit la présidence de la réunion. Je m’attendais à un accueil peu favorable du public : il n’en fut rien. Maigre le mélange affreux des mots anglais que je noyais au milieu d’expressions françaises, chacun m’applaudissait, voulant montrer qu’il me comprenait parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange, notre représentant à Londres, qui me rendit de grands services. En arrivant dans cette ville, j’allai trouver les écrivains de la presse ; je les priai devenir à mon meeting ; ils y vinrent, et jamais je ne leur donnai un penny. Le soir je corrigeais les épreuves ; j’emportais mille exemplaires, et j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais distribuer mes épreuves. Je priais le personnage important de l’endroit de vouloir bien être président. Il y a partout des hommes qui aiment à rendre service ; et qui, dans un intérêt public, se prêtent de bonne grâce à ce qu’on leur demande. Je choisissais un secrétaire pour adresser les invitations. La liberté de discourir n’est gênée en rien en Angleterre ; elle est au contraire aidée, favorisée par tout le monde. Un jour, arrivant dans une localité, j’apprends que l’homme le plus considérable était un lord chef de justice qui inspectait la prison. J’entrai sans aucune difficulté ; mais quand je voulus sortir, je trouvai les portes fermées. (On rit.) Une autre fois, mon candidat présidait une cour de justice. Après que le premier procès fut terminé, je fis prier le personnage de passer dans son cabinet, et je lui dis que je voulais parler en public. « Tout le monde peut le faire, » me répondit-il. Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à cause de ses occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea de tout, des frais de convocation, d’installation et des autres détails. Voilà comment les choses se passent en Angleterre ; on y comprend que la vérité sort toujours de la discussion ; les choses les plus absurdes y ont entrée libre, parce qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les pauvres gens d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher qu’on le fasse ? Je me suis trouvé à Marseille dans une chaude réunion populaire, composée de plus de trois mille personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en face d’eux et de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive, qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra point jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des doctrines funestes qui se propageront dans les sociétés secrètes. (Marques d’assentiment.) J’approuve qu’on enseigne le grec et le latin à nos enfants ; mais ce qu’il ne faut pas négliger, c’est de leur apprendre à sagement penser et à parler bravement. (Très-bien ! très-bien !)
Les hommes sont généralement de bonne foi ; quand on leur dit la vérité, ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs.
Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion publique m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre ; je revins en Égypte et à Constantinople, et me servis du succès des meetings pour contre-balancer les efforts de la diplomatie anglaise.