Je n’y réussis qu’en 1858 ; comme vous le voyez, les démarches avaient été longues et laborieuses. Songez que pendant les quatre premières années, je faisais par an dix mille lieues, plus que le tour du monde.
La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours : « Faites ce que vous voudrez ; seulement ayez soin de vous entendre avec les puissances et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter sans cesse. »
Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et vice versa, jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander au public des capitaux. On m’a beaucoup reproché cette hardiesse.
Les études préparatoires étaient très-avancées ; j’avais projeté une circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de l’organisation ; tout était prêt, mais je restais à Constantinople dans la crainte que, en l’absence d’un firman, il ne partît de la Porte une protestation. Nous nous trouvions dans une situation difficile que nos adversaires ne manquaient pas d’exploiter.
Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu à merveille, et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais des réunions qui excitèrent, comme au théâtre de Marseille, des transports d’enthousiasme, en dépit de tous les financiers et même de quelques-uns de mes amis qui me reprochaient ma précipitation, laquelle pouvait tout compromettre et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait à ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui avais rendu quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid, et il voulait bien s’en montrer reconnaissant :
« Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription dans mes bureaux.
— Et que me demanderez-vous pour cela ? répliquai-je enchanté.
— Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme d’affaires… C’est toujours 5 pour 100.
— 5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions ! Je trouverai un loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi bien mon affaire. » (Rires approbateurs.)
Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme ; c’est là que j’ai établi le siége de l’administration ; c’est là que les capitaux sont arrivés en abondance.