Avant 1848 il y avait en Hollande un parti qui faisait de l'agitation pour obtenir la révision de la constitution, mais le roi Guillaume II ne la voulait pas et il avait dit une fois: «aussi longtemps que je vivrai, il n'y aura pas de révision de la constitution.» La révolution de février 1848 éclata à Paris et le roi Louis-Philippe fut chassé de France. Cette révolution fit son chemin. À Vienne, à Berlin et dans beaucoup de villes de l'Europe on éprouva l'influence de cette secousse politique; alors le roi Guillaume trembla pour son trône, il eut peur de suivre le même chemin que son collègue Louis-Philippe de France. Qu'arriva-t-il? Ce même roi prit l'initiative d'une révision et parlant aux ambassadeurs étrangers il déclara: Voici un homme qui en un jour de pur conservateur est devenu libéral. Pourquoi? Parce qu'il préférait un trône avec une constitution à la chance de perdre sa royauté.

Si les circonstances changent, on voit souvent les mêmes personnes faire le contraire de ce qu'elles avaient juré.

Ainsi, en 1848, le roi de Prusse Guillaume Frédéric craignait de perdre son trône. Pendant que le peuple était en armes et que la révolte menaçait de triompher, le roi fit toutes les promesses qu'on exigea de lui. Le mot d'ordre fut: si vous consentez à désarmer, je vous donnerai une constitution. Le peuple a toujours trop de confiance, il crut le roi, il déposa les armes, et quand l'effervescence fut passée, le roi restant très bien armé, fut le plus fort et oublia toutes ses promesses. Le peuple ne doit donc jamais désarmer au jour du combat, car un peuple désarmé n'est plus rien, tandis qu'un peuple armé est une force qui inspire du respect même aux adversaires.

Et toujours et partout les princes marchent au despotisme et les peuples à la servitude.

Ce ne sont pas les tyrans qui font les peuples esclaves, mais ce sont les peuples esclaves qui rendent possibles les tyrans.

Un tyran peut-il dominer quand le peuple se sent libre? Non certes, sa puissance ne durerait pas un jour. Un tyran est toujours un peu supérieur à ceux qui l'ont fait tyran. Au lieu de condamner un tyran, il faut condamner encore plus le peuple esclave qui tolère la tyrannie. Mais en dominant on devient de plus en plus mauvais, car l'appétit vient en mangeant.

Les institutions engendrent l'esclavage, et c'est pour cela que nous prêchons l'abolition des institutions. L'État est la tyrannie organisée et c'est pourquoi nous voulons la croisade contre l'État.

On ne peut dire que l'émancipation de l'humanité viendra par l'émancipation des individus; mais on ne peut non plus dire qu'elle sortira d'une réorganisation violente de la société, arrivant spontanément, par une sorte de miracle. Sans les individus émancipés, il n'est pas possible de réorganiser et sans une organisation les individus ne peuvent être émancipés. Il y a des connexions remarquables et ce que la nature a uni, nous ne pouvons le désunir.

On dit toujours: sans l'État se produirait l'anéantissement de l'organisation actuelle, le désordre complet, le retour à la barbarie. Mais qu'est-ce que l'État actuel sinon le vol, la rapine, l'assassinat, la barbarie? Chaque changement sera un progrès pour la grande masse, si impitoyablement maltraitée maintenant.

Il faut rire quand on entend soutenir que les mauvais domineraient les bons, car ce sont justement les mauvais qui dominent aujourd'hui.