Non, mais s'il n'ose payer les impôts, il n'ose non plus résister au paiement. Les impôts, réglés par le gouvernement, sont payés sans qu'intervienne la volonté des contribuables. On ne peut refuser de les payer sans user de violence, et le chrétien, qui ne doit pas user de violence, doit donner sa propriété.
Un chrétien peut-il être électeur, juge ou fonctionnaire du gouvernement?
Non, car qui prend part aux élections, à la jurisprudence, au gouvernement, prend part à la violence du gouvernement.»
Ces anarchistes chrétiens sont des révolutionnaires par excellence, ils refusent tout; les non-résistants sont très dangereux pour les gouvernements et la doctrine de non-résistance est une terrible menace pour toute autorité. Les membres de la société fondée pour l'établissement de la paix universelle entre les hommes (Boston, 1838) ont pour devise: ne résistez pas au méchant (saint Mathieu V:39). Ils disent sincèrement: «Nous ne reconnaissons qu'un roi et législateur, qu'un juge et chef de l'humanité.» Et Tolstoï a peut-être raison quand il dit: «les socialistes, les communistes, les anarchistes avec leurs bombes, leurs révoltes, leurs révolutions ne sont pas si dangereux pour les gouvernements que ces individus, qui prêchent le refus et se basent sur la doctrine que nous connaissons tous.»
L'exemple individuel exerce une très grande influence sur la masse, et c'est pourquoi les gouvernements punissent sévèrement tout effort de l'individu pour s'émanciper.
Mais les social-démocrates, formés d'après le modèle allemand, prêchent la soumission complète de l'individu à l'autorité de l'État. Tcherkessof l'a très bien dit[89]: «les publicistes et les orateurs du parti social démocrate prêchent aux ouvriers que l'industrie n'a aucune signification dans l'histoire et dans la société et que tous ceux qui pensent que la liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques et moraux de l'individu seront garanties dans la société future, sont des utopistes.» Seulement il y a des accommodements avec les chefs comme avec le ciel et ce même auteur dit aussi d'une façon aussi malicieuse que juste: «Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain. Font aussi exception leurs héritiers, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde, et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé d'insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces «Übermenschen,» ces êtres surhumains. C'est ce qu'on appelle l'égalité social-démocratique et scientifique.»
Et on ose dire cela après l'admirable étude de John Stuart Mill sur la Liberté! Lisez son chapitre troisième sur «la personnalité comme une des bases du bien public» et vous verrez quelle place prépondérante il veut donner à la personnalité, à l'individualité. Et certainement quand on tue l'individualité, on tue tout ce qu'il y a de haut et de caractéristique dans l'homme. En Allemagne tout est dressé militairement, le soldat est l'idéal de chaque Allemand, et voilà la raison pour laquelle le deuxième mot du social-démocrate allemand est: discipline du parti.
La discipline de l'école vient avec la discipline de la maison paternelle, et elle est suivie de la discipline de l'usine et de l'atelier, pour être continuée par la discipline de l'armée et enfin par la discipline du parti. Toujours et partout, la discipline. Ce n'est pas par hasard que le livre de Max Stirner[90] nous vient d'Allemagne, c'est la réaction contre la discipline. Et il y a peu de personnes qui aient compris les idées supérieures de Wilhelm von Humboldt[91], quand il dit que «le but de l'homme ou ce qui est prescrit par les lois éternelles et immuables de la raison, et non pas inspiré par les désirs vains et passagers, doit résider dans le développement le plus harmonieux possible des forces en vue d'un tout complet et cohérent» et que deux choses y sont nécessaires: la liberté et la variété des circonstances, l'union de ces deux forces produisant «la force individuelle et la variété multipliée,» qui peuvent se combiner avec l' «originalité». La grande difficulté reste toujours de définir les limites de l'autorité de la société sur l'individu.
«Quelle est la limite légitime où la souveraineté de l'individu finit de soi-même et où commence l'autorité de la société?
Quelle part de la vie humaine est la propriété de l'individu et quelle la propriété de la société[92]?»