Liebknecht appelle le socialisme d'État d'aujourd'hui le capitalisme d'État, mais il y a une confusion terrible dans les mots. Nous demandons ceci: quand la majorité du parlement sera socialiste et qu'on aura mis telle ou telle branche de l'industrie entre les mains de l'État, sera-ce là le socialisme d'État, oui ou non?
Nous disons: oui, certainement.
Au Congrès de Berlin, Liebknecht disait dans sa résolution: «Le soi-disant socialisme d'État, en ce qui concerne la transformation de l'industrie et sa remise à l'État avec des dispositions fiscales, veut mettre l'État à la place des capitalistes et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple ouvrier le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique.»
Mais c'est justement ce que nous disons de la social-démocratie.
Examinons ces desiderata.
Si l'État réglait toutes les branches de l'administration, on serait obligé d'obéir, car autrement on ne pourrait trouver de travail ailleurs.
Et de même que la dépendance économique, la dépendance politique serait plus dure; l'esclavage économique amènerait l'esclavage politique; et à son tour l'esclavage politique influerait sur l'esclavage économique, le rendant plus dur et plus rigoureux.
Quand Liebknecht dit cela, il comprend très bien le danger et ne change pas la question en l'escamotant par un habile jeu de mots. Le capitalisme d'État comme il l'appelle sera le socialisme d'État, du moment que les socialistes seront devenus le gouvernement et encourra les mêmes reproches que ceux que l'on formule contre l'État actuel. On est esclave et non pas libre, et un esclave de l'État, monarchique ou socialiste, est un esclave. Nous qui voulons l'abolition de tout esclavage, nous combattons la social-démocratie qui est le socialisme d'État de l'avenir. Ce que Liebknecht dit de l'État des Jésuites du Paraguay est applicable à l'État social-démocratique selon la conception des soi-disant marxistes: «dans cet État modèle toutes les industries furent la propriété de l'État, c'est-à-dire des Jésuites. Tout était organisé et dressé militairement; les indigènes étaient alimentés d'une manière suffisante; ils travaillaient sous un contrôle sévère, comme forçats au bagne et ne jouissaient pas de la liberté; en un mot l'État était la caserne et le workhouse—l'idéal du socialisme d'État—le fouet commun et la mangeoire commune. Naturellement il n'y avait pas d'alimentation spirituelle—l'éducation était l'éducation pour l'esclavage.»
Tel est aussi l'idéal des social-démocrates!
Grand merci pour une telle perspective!
Et cependant en distinguant bien, il arrive à dire: «Le socialisme veut et doit détruire la société capitaliste; il veut arracher le monopole des moyens de production des mains d'une classe et faire passer ces moyens aux mains de la communauté; il veut transformer le mode de production de fond en comble, le rendre socialiste, de sorte que l'exploitation ne soit plus possible et que l'égalité politique et économique et sociale la plus complète règne parmi les hommes. Tout ce qu'on comprend maintenant sous le nom de socialisme d'État et dont nous nous occupons, n'a rien de commun avec le socialisme.» Liebknecht nomme cela le capitalisme d'État et il nomme le socialisme le vrai socialisme d'État. Nous sommes alors d'accord, mais n'oublions pas que l'esclavage ne sera pas aboli, même quand les social-démocrates seront nos maîtres et nous ne voulons pas de maîtres du tout.