Dans cet article Bebel dit:

«Quant à des dissensions principielles ou sérieuses à propos de la tactique du parti, il ne saurait en être question. Nulle part n'existent des dissensions de principe. Le parti, chez tous ses adhérents, se trouve sur une base de principe unique, définie dans le programme. Pour qui voudrait être ici d'une opinion différente, il n'y aurait pas de place dans le parti; il lui faudrait aller aux anarchistes ou bien aborder dans le camp bourgeois. Le parti n'aurait que faire de lui.»

Les événements du congrès ont dû désenchanter Bebel, et le fait prouve en tous cas combien peu il est au courant de ce qui se passe dans son parti.

Il est vrai que dans le troisième article d'une série publiée au Vorwaerts, Bebel avoue que, parti pour le congrès dans un état d'esprit optimiste, il avait été terriblement déçu.

En ce qui concerne Liebknecht, il était tellement frappé d'aveuglement que, même après le congrès, il vantait encore l'unité inébranlée du parti. Il publia dans le Vorwaerts un article redondant qui prouvait à quel point son auteur avait perdu la faculté d'appréciation. Liebknecht y dit: «Les dissensions tant escomptées par nos ennemis, disparurent à la suite d'une critique libre et sans ambages, et au lieu de la scission, invariablement prophétisée par nos adversaires, il y eut union plus étroite encore. Le cas «bavarois» qui devait conduire à la ruine du parti, ou du moins à l'irrémédiable rupture entre les chefs de Berlin et les rebelles de l'Allemagne du Sud, fut si bien aplani, grâce au tact et au bon sens de la majorité, que pas la moindre amertume n'a subsisté d'un côté ni de l'autre.»

Un tel optimisme surpasse l'imagination la plus fantasque. Et si jamais le «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes» a été illustré, ce fut par le vieux Liebknecht.

Parmi d'autres choses, la question agraire fut mise en discussion au congrès. Ici, l'attitude de Vollmar et de Schonlank fut d'un opportunisme tel qu'ils jetèrent par dessus bord le principe socialiste, dans l'intérêt de la propagande «pratique». Homoéopathiquement, on n'administre que par doses infimes le socialisme aux paysans. On a peur de les tuer par une ingurgitation trop copieuse. Et ce qui frappe le plus le lecteur attentif du compte rendu, c'est qu'on ne s'adresse pas, pour les médiquer, aux paysans-ouvriers qui, eux, ne possèdent pas un pouce de terrain, mais … aux petits propriétaires!

Avec une indiscutable logique la Frankfurter Zeitung a pu dire à ce sujet: «Quelques phrases mises à part, tout parti radical-bourgeois peut arriver aux mêmes conclusions.» Dans la Réforme, M. Lorand s'exprime à peu près identiquement.

Vollmar ne manqua pas de ramasser le gant. Il parle du «pronunciamiento» de Bebel et s'écrie: «Les temps présents nous offrent un étrange spectacle. En face des ennemis marchant sur nous en rangs serrés et prêts à nous attaquer, nous voyons un de nos chefs se lever et lancer le brandon de discorde, non parmi les adversaires, mais dans nos propres rangs.»

Un des vétérans du parti, le député Grillenberger, se mêla à la dispute en se rangeant dans la presse, comme à Erfurt, du côté de Vollmar. Cette polémique trahit l'amertume et l'irritation que dans les deux camps on ressent. Vollmar dit «que les motifs de l'attitude de Bebel doivent être cherchés dans son amour-propre blessé et dans son manque de sens critique et de sang-froid, qui lui ont fait placer—lui, le chef d'un parti démocratique—sa propre personnalité au-dessus des intérêts les plus tangibles du parti, à la honte et au détriment de la social-démocratie et pour le plus grand bien et la joie des adversaires». Quant à Bebel, il reproche à Grillenberger son langage «sale et vulgaire comme le vocabulaire d'un voyou».