D'après Bebel c'est surtout en l'Allemagne du Sud que l'élément petit-bourgeois est prédominant dans le parti: «L'Allemagne du Sud, dit Bebel, est un pays principalement petit-bourgeois, et petit-bourgeois veut dire en même temps petit-paysan. La grande industrie, à part dans l'Alsace-Lorraine et quelques villes, n'y est pas développée et la prolétarisation des masses, par conséquent, pas très avancée. Les masses y vivent—quoique parfois dans de misérables conditions—en général d'une vie de petits-bourgeois ou de petits-paysans, de sorte que la façon de penser prolétarienne n'y est pas encore parvenue à toute sa netteté. Il y a ensuite le sentiment de l'isolement politique, plus vif dans l'Allemagne du Sud à cause même des conditions économiques. La véritable expression politique de cet état de choses c'est le petit-bourgeois «parti du Peuple» (Volkspartei) qui, pour ces raisons, se manifeste le plus puissamment dans le Wurtemberg, le pays le plus petit-bourgeois de l'Allemagne et y a trouvé son Eldorado. Nos amis du Wurtemberg ont une très lourde tâche là-bas.

«Il est donc très naturel, étant données les conditions sociales et politiques dans lesquelles vivent la plupart de nos partisans de l'Allemagne du Sud, que ceux-ci soient influencés par l'esprit incontestablement petit-bourgeois qui prédomine dans ces contrées. C'est ainsi qu'en Bade on nomma député social-démocrate au Landtag un philistin (Spiesburger) achevé, un mangeur de prêtre et braillard du Kulturkampf comme Rüdt qui sut là-bas acquérir l'influence qu'il possède encore aujourd'hui; c'est ainsi qu'un déplorable pitre comme Hansler a pu jouer un rôle à Mannheim. En disant cela, je n'ai nullement voulu adresser des reproches à qui que ce soit. J'ai tout simplement essayé de donner une explication objective, chose fort importante pour le développement de notre parti et pour laquelle je réclame, non seulement de nos amis de l'Allemagne du Nord mais aussi et surtout des Allemands du Sud, la plus intense attention.»

Il nous semble qu'ici Bebel apprécie les choses d'un point de vue trop particulariste, et nous partageons plutôt l'avis de Calwer lorsqu'il attribue l'embourgeoisement du parti social-démocrate—phénomène observé aussi bien dans l'Allemagne septentrionale, en France et ailleurs que dans l'Allemagne du Sud—à des causes générales.

En effet, que s'est-il passé dans tous pays selon Calwer?

Au début ce furent les salariés qui composaient l'élément principal dans l'agitation socialiste. Ainsi qu'aux premiers temps du christianisme des pêcheurs et des artisans allèrent propager l'Évangile,—sans rétribution et pour sa seule cause,—ainsi il en fut du socialisme. Certains propagandistes, par leur attitude indépendante, perdirent leur gagne-pain. D'autres, afin de pouvoir continuer à propager leurs idées, furent contraints de chercher de nouveaux moyens d'existence. Les uns s'établirent mastroquets, les autres montaient une petite librairie où, à la vente des périodiques socialistes, se joignait un commerce de plumes, de papier, etc. D'autres encore ouvraient un débit de tabac et de cette façon tout ce monde cherchait à se caser, soutenu par des amis. Naturellement les braves citoyens ainsi mis à l'aise, en cessant d'être des salariés, deviennent de parfaits petits bourgeois et à partir de ce moment leurs intérêts diffèrent du tout au tout de ceux de leurs anciens camarades. De sorte qu'aujourd'hui on est arrivé à pouvoir satisfaire à tous ses besoins, depuis les vêtements jusqu'aux cigares, en accordant sa clientèle exclusivement à des boutiquiers socialistes. La presse du parti leur fait de la réclame et les ouvriers socialistes se voient moralement obligés à ne faire leurs achats qu'aux bonnes adresses. Calwer dit à ce sujet: «On attelle les chevaux du socialisme au char de l'effort réactionnaire et le travailleur, moyennant espèces, doit prendre place dans cet impraticable et dangereux véhicule. On ne peut pas en vouloir à ces personnes qui, contraintes par leur situation d'entreprendre ce genre de commerce, se remuent et s'agitent pour le faire réussir. Ils sont on ne peut mieux intentionnés tant à leur propre égard qu'à celui des travailleurs. Mais du point de vue strictement prolétarien, ces entreprises ne sont que des trafics réactionnaires, plutôt préjudiciables aux ouvriers. Car ceux-ci se laissent persuader qu'il est de leur devoir de favoriser ces entreprises. Ils y apportent leur bonne monnaie et reçoivent en échange des denrées qu'ils auraient pu se procurer bien plus avantageusement dans un grand magasin. Ceux que je vise ici auront beau insister sur la sincérité de leurs conceptions et de leurs considérations social-démocratiques, leur façon de procéder est anti-socialiste et aboutit finalement à cette tendance bourgeoise qui fait miroiter devant les yeux du travailleur la possibilité d'améliorer son sort par le «selfhelp» et lui en recommande l'essai.»

En ce sens Calwer appelle l'apposition de marques de contrôle dans des chapeaux une tactique petit-bourgeoise, car, dit-il, «c'est un non-sens que cette prétention des travailleurs de vouloir, dans le cadre de la société bourgeoise, faire concurrence à la production bourgeoise. Il faut donc ouvertement combattre toutes ces tentatives dès qu'on essaye de les abriter sous le drapeau social-démocrate comme cela se fait aujourd'hui». Et plus loin: «Il est impossible d'éviter ces trafics petits-bourgeois et on ne peut pas en faire un crime à ceux qui tâchent d'y trouver une existence; on peut même, à la rigueur, les considérer avec plus de sympathie que d'autres et analogues institutions petit-bourgeoises,—mais c'est contraire aux intérêts du prolétariat, et blâmable au point de vue socialiste que de recommander aux ouvriers de soutenir par leurs gros sous des entreprises condamnées d'avance, et d'acheter des denrées qui ne sont pas aussi bien conditionnées (et ne sauraient l'être) que dans des magasins et usines techniquement mieux organisés.»

Certes, c'est pénible de voir des ouvriers congédiés et privés de leur gagne-pain à cause de leurs principes, mais tout en reconnaissant que nous devons les aider suivant nos moyens, nous ne devons pas fermer les yeux aux phénomènes qui, dans leur développement, ont un effet réactionnaire. «La coopération est un misérable reflet du capitalisme spéculateur qui tente, d'une manière pitoyable et souvent déplorable, de forcer les moyens de production et de communication moderne, dans le cadre des anciennes conditions de propriété, au détriment du prolétariat consommateur. Ces ouvriers excommuniés par les patrons, qui créent des sociétés de consommation, ce prolétaire qui devient cabaretier ou boutiquier, tous ces gens-là changent bientôt leur vie prolétarienne pour une existence de petit-bourgeois.»

Ces victimes de l'agitation prolétarienne se transforment donc en petits bourgeois. Leur existence matérielle dépend de façon directe de la situation plus ou moins florissante du parti. C'est ainsi qu'on arrive à un état de choses que l'on blâme dans l'organisation de l'Église: des personnages salariés, directement ou indirectement au service du parti et contraints, pour ainsi dire, à le soutenir envers et contre tous. Il se crée une armée compacte d'individus vivant sur ou par le parti. Et c'eut été bien extraordinaire si cette métamorphose de certains éléments n'avait pas exercé d'influence sur le mouvement socialiste, si purement prolétarien, si net dans son caractère révolutionnaire au début. Dès que l'élément petit-bourgeois s'infiltre et même commence à jouer un rôle prépondérant, il est tout naturel que le caractère révolutionnaire s'affaiblisse.

Comment serait-il possible en effet, dans un parti révolutionnaire, de tenir chaque année un congrès qui dure toute une semaine? Nul travailleur travaillant, à part de fort rares exceptions, ne peut prendre part à un congrès de ce genre. Aussi les délégués sont-ils habituellement des chefs locaux, pour la plupart boutiquiers de naissance ou encore devenus petits bourgeois par droit de conquête. Ainsi se forme une espèce d'hiérarchie comme dans l'Église catholique. Les petits chefs locaux sont comme les curés de village. Les délégués au congrès sont les évêques, les membres de la fraction socialiste au Reichstag les cardinaux et des circonstances dépend s'il y a lieu ou non de procéder à la nomination d'un pape. La fraction socialiste au dernier Reichstag se décomposait ainsi: 1 avocat, 2 rentiers, 10 rédacteurs de journaux et auteurs, 4 cabaretiers, 7 fabricants de cigares et boutiquiers, 3 éditeurs et 3 négociants. Les six autres faisaient du trafic pour leur propre compte. Pas un seul travailleur sur ce quart de grosse de représentants du peuple! Et il ne saurait en être autrement, car un ouvrier ne peut pas risquer les chances si variables d'une élection. Les actes et la tactique d'un parti ne peuvent d'avance et volontairement être arrêtés; ils subissent l'influence des éléments sociaux dont se compose le parti. Si un parti se compose de bourgeois, il sera capitaliste; s'il se compose de petits bourgeois il pourra être anticapitaliste mais révolutionnaire jamais! Tout au plus sera-t-il réformiste. Seul un parti composé de prolétaires sera prolétarien et socialiste-révolutionnaire. Les éléments petit-bourgeois qui s'introduisent dans un parti tentent toujours d'y faire prévaloir leur influence, et fréquemment ils y réussissent. Souvent l'influence d'un petit-bourgeois équivaut à celle de dix ouvriers salariés. Le Dr Müller a grandement raison en disant que là où les chefs s'imaginent peut-être se trouver à la tête d'un parti prolétarien, ils n'ont derrière eux, en réalité, qu'un mouvement semi-prolétarien qui menace de dégénérer en un mouvement exclusivement petit-bourgeois.

Bakounine[37] écrit dans le même sens: «Il faut bien le dire, la petite bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le prolétariat.» Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que «l'initiative du nouveau développement n'appartiendra pas à elle (la petite bourgeoisie), mais au peuple: en l'occident—aux ouvriers des fabriques et des villes; chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays slaves,—aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse, trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera personne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple.» Tout ceci est exact en ce qui concerne le principe révolutionnaire, mais en temps ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraîner les prolétaires sur la voie des soi-disant réformes pratiques.