C'est dans l'élément petit-bourgeois principalement que se recrutent les agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les différentes localités et les rédacteurs des journaux du parti. Calwer juge sévèrement ce genre de personnages. Il dit: «Nos écrivains se recrutent dans les milieux les plus hétérogènes. Leur origine est toujours douteuse. Moi-même, par exemple, je suis un théologien qui n'ai pas passé d'examen. Tel autre est étudiant en droit, un tel maître d'école ou aspirant. Un quatrième n'a même pas pu arriver aux études supérieures. D'autres encore n'ont pas fait d'études du tout. Parce qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: écrivains, artisans, typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose très facile de devenir, par ses propres efforts, un écrivain socialiste. Heureusement nous n'avons pas institué de commission d'examens, mais des poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'écrivain socialiste. Et c'est ainsi grâce à la concurrence que se font réciproquement ces personnages de si différentes situations sociales, que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme, s'introduisent dans notre mouvement en qualité de rédacteurs et d'écrivains. Parfois aussi on aime à faire parade d'un de ces transfuges des «classes civilisées» et quelque temps après on assiste au spectacle de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvénile présomption il a écrit ou raconté aux ouvriers. Et alors on fait des reproches à cet honnête homme! Si seulement nombre de ces écrivains qui n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple! Quel bien n'en résulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le «parvenir à l'entière compréhension» n'est pas chose aussi aisée qu'on le croit généralement. Cela exige en premier lieu de l'étude et de l'observation qui, à leur tour, demandent le loisir et les connaissances nécessaires. Les exceptions confirment la règle. S'imaginer que les connaissances qui précèdent les études académiques et ces études elles-mêmes puissent être remplacées par quelque lecture et par la seule bonne volonté de devenir écrivain, c'est donner une preuve de la plus absolue incompréhension du métier d'écrivain. Lorsque des personnages capables tout au plus de remplir les fonctions de second rédacteur sont à la tête d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des sous-rédacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine qu'eux-mêmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possèdent toute la présomption adhérente à leur position mais nullement qu'ils disposent du savoir qu'on a le droit d'exiger chez nos rédacteurs en chef. Or, ce savoir n'est pas uniquement basé sur des aptitudes naturelles mais encore sur des études méthodiques, continuées jusqu'à la fin des cours académiques. Ce qui ne veut pas dire que les études universitaires suffisent pour former l'écrivain socialiste. Nous avons, au contraire, des personnages ayant fait leurs études et qui cependant ne comprennent rien au socialisme. Mais, munis de toute leur présomption universitaire en même temps que de leur titre doctoral ils se croient appelés à jouer un rôle dans le mouvement.—Si je n'étais pas là, qu'adviendrait-il de la social-démocratie? Voilà ce qu'ils disent par leur attitude. À peine sont-ils entrés dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout connaître et qu'ils se posent en pédagogues en face des travailleurs: Voilà ce que vous avez à faire, car moi, le docteur un tel, je crois cela juste. J'ai à peine besoin de faire ressortir ici que ces transfuges, dans la plupart des cas, eussent été totalement incapables de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient échues. Il faut donc attribuer la médiocrité de la littérature de nos écrivains à leur éducation défectueuse et a leur présomption. Mais s'il leur a été possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la faute en incombe moins à eux-mêmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous avons déjà décrit.»

Les grandes vérités contenues dans ces lignes me feront pardonner la longue citation. Moi-même j'avais écrit dans ce sens[38] et ma satisfaction est grande de retrouver les mêmes conclusions chez Calwer.

Le Dr Müller traita la même question, ne fût-ce qu'en passant et voilà que nous voyons Bebel et autres arriver aux mêmes résultats. Quand j'écrivis que le parti avait gagné en quantité ce qu'il avait perdu en qualité, je fus traité de calomniateur du parti allemand. Il ne me déplaît pas d'entendre formuler maintenant les mêmes critiques par ceux qui, à l'époque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment écrit dans le Vorwaerts, quatrième article de sa série: «Le parti, en ce qui concerne son développement intellectuel, a plutôt augmenté en largeur qu'en profondeur; au point de vue numérique nous avons gagné considérablement, mais quant à la qualité, le parti ne s'est pas amélioré. Cela, je le maintiens! Car si cela n'était pas, la crainte de l'embourbement et de la débilitation (Versumpfung, Verwasserung) du parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui.» Il écrit encore que «bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour la plupart, sont surchargés de travail et qui vivent dans des conditions matérielles prolétariennes.» Et plus loin: «L'augmentation des forces éminentes et capables est restée de beaucoup en arrière comparée à la croissance du parti. Ce que nous avons gagné sous ce rapport dans les cinq dernières années peut aisément se compter.» Il rappelle comment, il y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant à craindre de l'embourbement, ce fut précisément Vollmar qui, lorsque le renouvellement des lois d'exception contre les socialistes était à l'ordre du jour, écrivait dans le Sozialdemocrat de Zurich que le renouvellement de ces lois serait profitable au développement du parti. À cette époque, il se rendait donc très bien compte du péril, et à présent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractère prolétarien et révolutionnaire, ce n'est plus, hélas! Vollmar qui lève la voix pour dénoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu l'espoir de tous les éléments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de milieu, de si grandes facultés? Et s'il est du devoir du parti de repousser toute tendance aboutissant à la débilitation et l'embourbement du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une façon inexcusable par l'exclusion des «jeunes», qui, de fait, ont exercé la même critique que Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître l'erreur et la faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les séparer si possible?

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Mais revenons au congrès. Bebel a incontestablement raison dans sa crainte de la débilitation du parti, puisque des socialistes vont jusqu'à voter le budget de l'État, en Bavière. Mais pendant les discussions sur ce sujet, il fut prouvé que le même phénomène s'était déjà présenté à Bade et à Hesse, sans que l'on ait pensé à incriminer les députés socialistes coupables. Il y avait donc eu des antécédents.

En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la même indécision. Nous avons déjà montré, dans notre étude: Le Socialisme en danger[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme d'Erfurt, professe les mêmes idées que Vollmar au sujet de la question agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en être aperçus. Étaient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intéressent-ils si peu à ce qui s'écrit, même de la part de leurs conseillers spirituels, que le fait leur ait échappé?

Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: «Dans l'exposé de Vollmar nous constatons le même reniement du principe de la lutte des classes, la même idée non socialiste de conquérir, par l'agitation, des contrées qu'il est impossible de conquérir et qui, même si cela était possible, ne sauraient être gagnées à notre cause que par la dissimulation ou le reniement de nos principes social-démocratiques. Excellent dans un certain sens et irréprochable en ce qui concerne la détermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici—la dernière partie quelque peu exagérée cependant—ce discours, dans sa partie positive, a été d'autant plus dangereux. Et ces passages dangereux ont été applaudis par un grand nombre de délégués, ce qui corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque de clarté auquel on ne s'attendrait pas chez des social-démocrates.»

Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des éléments qui devraient être l'objet principal de notre propagande: les valets de ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il avait beaucoup parlé des agriculteurs proprement dits, envers qui notre propagande est de très minime importance.

«Pas la moindre mention n'a été faite, dans la question agraire, du but final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors d'un congrès tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier social-démocrate, l'État le plus «petit-paysan» de l'Allemagne, le Wurtemberg, se prononça ouvertement et sans ambages en faveur de la culture communautaire du sol. Le Allgemeine Deutsche Arbeiterverein fit de même. En l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a tourné autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une assiette de lait chaud. Voilà le progrès que nous avons réalisé.»

Ledebour, se mêlant à la discussion, arrive à la même conclusion que nous, à savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel prétendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en informerait, et, que si la chose était vraie, il combattrait Kautsky aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a déclaré que Kautsky, dans sa brochure, n'avait professé aucune hérésie contre le Principe.