Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste. C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante, et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas, elle aussi, quelqu’un de ses enfants?
Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche, à sa fantaisie.
Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade, je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui? Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays. Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé!
Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste, ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et s’échappa comme affolé vers les Aires.
Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions, l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle aurait dû appartenir à un curé!—l’âne me déposerait à la porte de M. Anselme Benoît.
Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux.
«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je reste.»
Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande surprise, Baptiste s’arrêta court.
—Allons donc, lui dis-je, allons donc!
Il ne bougea pas.