—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.
Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle s’appliquait à presser les fromages dans les faisselles, et, s’élançant vers moi par un bond où éclataient ensemble et la grâce et la tendresse, elle me prit dans ses bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude des sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés de la femme, puis me baisa de toutes ses lèvres et de tout son cœur.
—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces caresses qui me rendaient le courage, je ne veux pas que tu sois triste..... Je finis d’arranger le goûter, et nous partons. Il y a des bergeronnettes encore qui se mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.
Elle retourna à son caillé.
Juliette Combal, ou mieux Liette tout court, était une jeune fille de dix-huit ans; mais soit que, par quelque rachitisme de nature, l’enfance se fût prolongée chez elle au delà du terme ordinaire, soit que son air vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de naissance, elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était plutôt petite que grande, mince et délicate comme une jeune tige de saule blanc, droite et flexible comme un roseau de Lavernière. Sa figure un peu courte—c’est le caractère distinctif du type cévenol—affichait au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un coquelicot, deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours épanoui, le plus aimable des sourires. Cette jovialité enfantine, qui était en quelque sorte le privilége, le charme particulier et savoureux de cette menue paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! Liette, elle est venue au monde en riant.» Une chevelure d’un blond très clair et frisant naturellement, lançait ses boucles d’or à droite, à gauche, et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette Combal, ces airs de gamin ébouriffé bien faits pour tromper sur son âge, son caractère et la portée de ses actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être en regardant Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait senti la séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux replis les plus profonds du cœur, prise de coquetterie, avait bien tâché de ramener cette crinière indomptable à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais les pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques poisseux, étaient demeurés impuissants, et les cheveux, un moment contenus, avaient soulevé de nouveau leurs ondes et submergé les tempes et le front. Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un peu sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont l’impertinence provocatrice se trouvait tempérée par des yeux éminemment doux, un peu farouches, où la lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau dormante d’un lac, et vous aurez l’ensemble de cette physionomie toute pétrie de grâce agreste, de vivacité printanière et d’esprit.
En ce moment, Liette portait un corsage de droguet clair qui dessinait admirablement sa taille souple et ronde comme le tronc d’un jeune bouleau.
—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet Garidel n’avait pas les yeux dans sa poche quand il t’a choisie!
—Choisie? murmura-t-elle.
—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, va!
—Tu crois alors que Simonnet?...