—Ta place, mon garçon.

—La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant un siége à ses côtés.

Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses du père de Simonnet, allait à son tour s’asseoir à la table, très abondamment pourvue désormais, elle se sentit saisie par des mains inconnues et fut secouée si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, griffes tendues.

—Que voulez-vous? murmura la jeune fille.

—Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette harpie cévenole, tu crois donc que je m’en vas te laisser manger de ces poulets rôtis, moi? Nous sommes chrétiens, nous autres, si les Garidel ne le savent point, et je n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour réjouir ta gourmandise. Les parents répondent devant Dieu des péchés de leurs enfants, ma fille, lorsque, ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas empêchés. Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe et ta part de châtaignons.

Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère sans répliquer; mais elle n’avait pas encore atteint le perron du foyer, où la vieille, mâchonnant des mots inintelligibles, venait de s’accroupir de nouveau, quand M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une façon significative, rejeta brusquement sa chaise et se mit debout. A ce mouvement d’énergie tout à fait inattendu, la Combale, flairant une lutte, se redressa elle aussi sur ses ergots.

—Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc piqué? demanda-t-elle d’un ton rogue.

M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même pas; il marcha droit à Liette, lui prit doucement une main et la reconduisit à sa place première.