—Reste là, lui dit-il, je le veux!
—Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es donc le maître, ici?
—Oui.
—Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette maison où je suis née?...
—Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta maison, je parle de ma fille.
—Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, à moi qui la nourris de mon lait comme une chèvre fait son cabri... Miséricorde du Seigneur! suis-je assez malheureuse...
Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se les croisa désespérément sur la tête.
—Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des yeux où une sorte d’attendrissement le disputait à son indomptable courroux, ah! ce n’est pas dans les temps anciens que tu m’eusses jeté à la face tant de méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux à l’égal d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: le bien, les bêtes et l’enfant. A présent, la roue de la lune a fait un tour, et les terres attendent souvent la pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette les soufflets qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous, depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter notre seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, où Barnabé montrait son nez deux ou trois fois par an, pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse de monter notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui prenne pas fantaisie de nous amener son compagnon Braguibus! Ce matin, vers les quatre heures, à la fine pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le fifre de ce mendiant aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, cet emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il fait tous les métiers du Démon ensemble, qu’il vienne enfin, ce guenilleux; ce n’est pas ma langue qui le recevra, mais il entendra sur son échine parler les nœuds de mon bâton...
Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, que la chanson de Barnabé, fort gentiment détaillée par le fifre de Braguibus, éclata dans l’air calme de la nuit.
—Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux lessiveuses, pensant sans doute aux aubades de leur jeunesse.