—Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance et le chemin dévalant droit comme une échelle, me dit Barnabé, je voulais lancer mon bourriquet en avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière. Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de la montagne, toi, et que Baptiste te serait d’une grande assistance à travers les châtaigneraies. Pour éviter les faux pas à mon âne, capable de broncher parmi les rocailles, je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes pas dans les siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons touché le ruisseau, puis la route deviendra plane comme la main.

Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement accéléré sa marche, je tombai sur mes genoux et fus traîné pendant plusieurs secondes. Le plus horrible, c’est que, dans ma chute, j’avais senti craquer mon pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir en quel endroit mon pauvre vêtement venait de se déchirer. Comment servirais-je la messe désormais à Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse me mit au front des gouttes de sueur.

Je fis quelques pas, accablé.

Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était, à n’en pas douter, les cascatelles de Lavernière. Je levai la tête, et, à quelques pas, je discernai le miroir du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu à peu les arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai la queue de Baptiste.

Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le pont d’Hérépian, nous pénétrions plus avant dans le cœur de la vallée d’Orb, le brouillard, qui ne nous avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait toujours davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers les châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en une sorte de poussière humide, mais si transparente qu’en arrivant au bord de Lavernière, j’avais aperçu les troncs blanchâtres des bouleaux. Maintenant, quand la lumière naissante les imprégnait de toutes parts, les vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions vers la rivière, plus nous nous trouvions comme noyés dans leurs vagues moutonnantes, déroulant des volutes larges et profondes où la terre disparaissait complétement.

A quelques mètres du sentier où nous cheminions, par un jour ordinaire, on eût remarqué la splendide plantation de peupliers de M. Combal, une forêt de fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux; à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles tous ces beaux arbres à n’en pouvoir découvrir ni une feuille ni un rameau. Du reste, pas une larme de pluie ne se dégageait de cette atmosphère dense, que nos têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une galerie étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines, et qui se prolongeaient sans fin.

Nous perçûmes le vaste murmure de l’Orb s’engouffrant sous les arches du pont d’Hérépian.

Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta.

—Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère.