—Nos luzernes des bords de la rivière de Mare montaient en graines, et nous avons dû y mettre le fer samedi. A cette heure, on fait les balles par là-bas, et ce soir les chariots rentreront les foins.

—La récolte est-elle prospère?

—Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé.

Puis, avec une mélancolie pénétrante:

—Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi, j’en ai quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me prendre par les jambes. Voilà deux mois que je n’ai bouté un pied dehors. Quelle punition, ne pouvoir marcher pour aller voir comment se portent mes terres!

Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense cuisine que le soleil incendiait.

Il reprit:

—Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps, Frère; c’est avril avec des feuilles, des herbes, de jeunes bestiaux, des oisillons sur toutes les branches... Enfin mes jambes, malgré les drogues de M. Anselme Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et je demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le paon, comme une chose inutile, comme un olivier qui ne doit plus donner de fruit et qu’il faut brûler...

Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché au sol par toutes ses fibres et que la mort allait déraciner, n’étaient point faites pour émouvoir Barnabé, uniquement attentif aux tiraillements de son insatiable appétit.

—Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence des vôtres, monsieur Étienne, interjeta-t-il vivement; je ne suis point trop maladroit à la cuisine, et pourvu qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au poulailler...