A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles, toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays. De braies, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire Braguibus, et, en homme d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse invention.
Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante, surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court, enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine. Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait.
En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris.
Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence toute de honte et d’abjection.
Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons. Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les Montagnes-Noires.
Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité d’aide-berger, de pillard, selon l’expression cévenole, à la borde des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.
C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû des jouissances si pures, si inconnues.
Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons, et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps, avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.
La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux enterrements, lui aussi se ferait fifreur. D’ailleurs, pouvait-il demeurer toute sa vie pillard, c’est-à-dire berger sans gages, pour la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument, qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement manœuvré, de gros sous et la liberté.
On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb, grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut bruyant, enthousiaste, chaleureux.