Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires, l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à l’attirer à Saint-Michel.
Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs, jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à l’ermitage, on y buvait mieux encore, puis Barnabé entamait son inépuisable répertoire de chansons, de noëls, et Braguibus l’accompagnait.
Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, à Rosis, où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, que l’œil de mon oncle ne pouvait suivre partout, s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées mirifiques, Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents par tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé d’ouïr rien de semblable à la musique de Braguibus. Ailleurs, l’instrument partait en notes criardes, suraiguës; à Saint-Michel, sous les doigts souples de Jean Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, moelleux, allant droit au cœur pour le faire délicieusement s’entr’ouvrir, ou bien aux yeux pour les faire pleurer. Et quelle incroyable variété dans les airs! A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la fauvette; un moment après, le cantilène incomparable de la grive sous les genévriers; puis les trilles entre-croisés de la linotte et du chardonneret; enfin la fusée sonore du loriot, ce ténor infatigable de nos châtaigneraies. Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu sorcier.
Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, tourna bientôt, chez l’ermite comme chez le musicien, à des calculs positifs. Pour le paysan, l’argent est au fond de toutes choses, et son âme paraît-elle intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est à l’argent qu’il en veut.
Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant tâtés mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient devenir l’un pour l’autre, signèrent un traité d’alliance offensive et défensive. Barnabé, très recherché aux Aires, très répandu dans la montagne, partirait le premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus. Il le recommanderait dans les fermes riches pour les baptêmes, les premières communions, les mariages, au besoin pour les enterrements, car notre artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son fifre et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, aussi désolés, que le Dies iræ ou le Requiem. L’ermite de Saint-Michel s’engageait, en outre, à présenter son protégé à tous les Frères libres de la vallée d’Orb, surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à qui sa sainteté avait créé dès longtemps une situation tout à fait prépondérante dans le pays.
Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du serment de tenir grand compte, durant ses pérégrinations, de l’œuvre poétique de Barnabé, dont il jouerait les airs sur le fifre et chanterait les paroles au besoin. Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses talents seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les jours de Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à accompagner d’autres cantiques que les siens.
Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations paternelles, ne négligea point de régler la question des droits d’auteur: il toucherait dix sous toutes les fois que Braguibus serait engagé soit aux Aires, soit dans les villages environnants. C’était la part de Félibien.
Mais l’article le plus longuement débattu de cette convention très diplomatique fut celui où il était question des ouvrages encore inédits de l’ermite de Saint-Michel. Barnabé, bien qu’investi désormais de fonctions semi-religieuses, ne comptait nullement fausser compagnie à la muse, et il exigeait de son associé qu’il lui fournît le plus souvent possible l’occasion de lui donner de nouveaux rendez-vous.
Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la vallée, Braguibus serait bientôt le fifreur le plus en renom des Cévennes méridionales: lui en coûterait-il beaucoup, tout en vulgarisant les anciennes chansons de son ami, de prévenir les filles et les garçons que, pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait pas changé de caractère, et qu’il lui restait, comme par le passé, au fond du sac, des rimes amoureuses pour les galants?
Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez naïf, assez religieux pour croire les devoirs d’ermite peu compatibles avec les libertés du chansonnier, osa lutter contre l’âpreté violente du Frère, tout entier à son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de nouveau dans l’aventure, et cet homme faible céda.