Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, épris de Juliette Combal, fut amené à donner à l’ermite de Saint-Michel commande d’une chansonnette amoureuse: incontestablement, il y avait sous roche du traité passé, dix ans auparavant, entre le Frère et Braguibus.

Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel était bien le garçon des Cévennes le plus timide en amour, le plus empêché, par conséquent le moins capable de se tirer par ses seules forces du pas difficile où il avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant peu aux bagatelles du sentiment, les mariages, chez nous, se bâclent vite; mais Simonnet s’était avisé de devenir amoureux, et les choses traînaient en longueur. Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. Par malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, non-seulement il n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui de leur souffler un mot de ses intimes intentions, mais il n’avait su que fuir ou se cacher. Le minois frais, souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la face parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du maire, et il prenait ses jambes à son cou.

Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, vigoureux comme un chêne, poilu jusqu’au blanc des yeux, trembler ainsi qu’une feuille parce qu’une petite fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer sur son chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché cent fois à ce géant son défaut d’audace, sa lâcheté. Mais rien n’y faisait, et Simonnet, en véritable bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers de la campagne et dans toutes les ruelles du hameau.

A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs malades, désespérant de l’efficacité de ses conseils, toucha un mot à Barnabé de la situation piteuse du jeune paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite jugea l’affaire excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux Combal, la plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient quatre fois plus. On pouvait donc s’occuper de Juliette et de Simonnet, car il en reviendrait toujours quelque profit.

Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que Braguibus endoctrinerait le vieux Garidel, Barnabé, lié de longue main avec le maire Combal, essayerait d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les deux pères, une entente mutuelle. Si la Combale, avare et tenace dans sa volonté, faisait échouer ce commencement d’entreprise, on recourrait à la chanson et au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique de Maniglier n’obtenaient pas le succès qu’on était en droit d’en attendre, alors... eh bien! alors on travaillerait les jeunes têtes des amoureux et on disposerait tout pour un enlèvement.

Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, ne sachant se déprendre du gain qu’ils avaient reluqué, on en était arrivé au deuxième expédient, au fifre et à la chanson.


IV

Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate comme une bombe.