Voici les Embrasseux, de M. Jean Desbrosses.
Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et fraîche paysanne,—l'enjoleu a l'air si heureux, la petite coquette est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est un charmant tableau.
M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout, celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt, est très-beau.
La Chute de la rivière de Loing, au soleil couchant, par M. Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait une impression particulière; mais comment décrire les paysages des autres, à moins de dire comme au théâtre:—La scène se passe dans la forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: On entend un cor, à la cantonnade.
J'ai remarqué le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi remarqué un tableau de M. Saint-Marcel fils,—mais d'une toute autre façon.
En regardant ses Chevaux de ferme à l'écurie, quoique M. Saint-Marcel fils soit élève de MM. Decamp et Léon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il était élève de M. Brivet-le-Gaillard.
Est-ce que les paysagistes commenceraient à croire, comme beaucoup d'hommes de lettres, à ce stupide proverbe: Tel père, tel fils? En voilà plusieurs qui donnent leurs pinceaux à leurs enfants dont ils feront d'éternels élèves. Un des exemples frappants de cette funeste voie est M. Daubigny, dont le fils a exposé cette année, des paysages copiés sur ceux du papa. Ces paysages ont pu réjouir ce bon père, mais ils font approuver sans réserve la conduite des notaires qui accumulent les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.
Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refusés, c'est le Bûcheron et la Mort, par M. Pinkas.
«Un jour d'été, un bûcheron, épuisé sous le faix de la
chaleur et du travail, ramassa ses suprêmes efforts pour enfoncer
son coin dans le tronc d'un vieux chêne, puis retomba,
découragé. Les sueurs serpentaient sur son visage
terreux et ravagé, ses yeux grandissaient sans regards, et sa
respiration déchirait son gosier desséché. Quant il revint à
lui, le tableau splendide de la forêt tranquille et heureuse,
qui ne semblait occupée qu'à écouter, sous le soleil, le chant
du coucou, lui fit faire une comparaison si fâcheuse, qu'il
se prit à pleurer. Le bonheur calme de la forêt lui faisait
envisager, par contraste, sa destinée tourmentée.
«Le bûcheron, à force de se désoler, en arriva bientôt
à ce paroxysme de la douleur où l'on se met à parler tout
haut.
«—Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas
la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire
vivre mes six enfants, ma femme et moi-même! Et ma
femme est encore enceinte!
«(Généralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants à
ceux qui n'ont même pas de quoi se nourrir).
«—Ah! poursuivit le bûcheron, je voudrais que la Mort
fût la marraine de ce dernier enfant!
«Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le comique qui
ne perd jamais ses droits continuait à jouer des farces. Il
soufflait aux fourmis l'idée de grimper dans les jambes du
bûcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou.
Il en résultait des grattements qui nuisaient à la gravité du
tableau. Le chant monotone du coucou se mêlant aux sanglots
de l'infortuné, une pie, oiseau de pantomime, qui
allait et venait non loin de là, en sautillant comme... une
pie, ajoutaient encore à la partie gaie.
«A peine le pauvre bûcheron avait-il prononcé cette phrase imprudente:
«Je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant!» que le
tronc d'un vieux chêne s'ouvrit et donna passage à cette vilaine
carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avança
gracieusement vers le bûcheron terrifié. Elle n'avait aucun vêtement,
c'était un squelette dans toute sa simplicité. La Mort est la seule
personne qui puisse sans indécence se présenter nue aux gens.
«—Tu m'as invoquée, dit-elle, ou plutôt firent les os
maxillaires au bûcheron, sur lequel elle tînt fixés les deux
trous qui lui servaient d'yeux.»
«C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois....»