Pourtant cette armée d'artistes, de littérateurs, peintres et critiques, assiste à la représentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson, et parle en secouant la tête, des Grecs, des Romains, des Allemands, des Anglais, etc., et de l'éclosion de 1830, absolument comme ces chauves qui, les soirs de grande solennité, au Théâtre-Français, toussent les noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars.

L'art en est là. Discuté et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces délicieux causeurs, dont les œuvres intitulées: Petites nouvelles, Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'épingle, etc., réjouissent le provincial; ces poètes en or et argent qui disparaissent comme l'infâme potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouillé, et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces vieux romantiques passés comme les morts de leurs ballades; ces romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgré leur locomotive; ces pédants et pions inoccupés qui se font juges et critiques au lieu d'aller se faire tuer en Crimée; ces habitués d'estaminets qui cuvent leur bière sur des œuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus qu'à d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises mœurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin, bourgeois et beaux fils, bacheliers évadés du collège Bourbon, que la Faculté de droit rejette dans la Société des gens de lettres. Voilà pour la littérature.

Quant à la peinture et à la statuaire, elles sont escaladées par les traditions et imitations, par l'Académie, par l'étranger enfin, comme la musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre.

Enfin, le réalisme vient!

C'est à travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce pandémonium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et de chênes phthisiques, de boléros, de sonnets ridicules, d'odes en or, de dagues, de rapières et de feuilletons rouillés, d'hamadryades au clair de la lune et d'attendrissements vénériens, de mariages de Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et critiques édentées, de traditions branlantes, de coutumes crochues et couplets au public, que le réalisme a fait une trouée.

Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bousculés, culbutés, roulant les uns par dessus les autres, dégringolant de l'Hélicon, de la rue de Bréda, de la Chaussée-d'Antin et de toutes les Académies? Que d'articles, que d'imprécations, que d'odes, que de rouge, d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameutés sont sortis des cadres et des journaux!

Et tout cela pourquoi? Parce que le réalisme dit aux gens: Nous avons toujours été Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons un peu nous, fussions-nous laids.

N'écrivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons, ce que nous savons, ce que nous avons vécu.

N'ayons ni maîtres, ni élèves!

Singulière école, n'est-ce pas? que celle où il n'y a ni maître ni élève, et dont les seuls principes sont l'indépendance, la sincérité, l'individualisme!