Dès ses premiers heurts d’armes, la notoriété, en bonne fille soumise qu’elle est, désireuse cette fois de varier un peu ses passes, était venue s’offrir à lui, attirée par sa rancœur douloureuse de mâle désabusé. Jusqu’à trente ans passés, son humeur de révolté littéraire qui menait le rude assaut de la Raison victorieuse sur l’imbécile Espérance ne s’était donc point ralentie. Quasi seul, parmi la presse à grand tirage, il avait noblement combattu le Béhémot de l’hypocrisie, la Tarasque bourgeoise avec des ruses et des rages de gladiateur que la victoire de son escrime, enfin imposée, récompensait, du reste, à l’issue de chaque tournoi. Et Georges Sirbach avait bénéficié, lui, de ce fait miraculeux: du haut de la loge impériale où, entouré des Augustans de la critique, trône l’Opinion—plus cruelle et plus abêtie que les Césars romains—le don de la vie lui avait été fait, la grâce de ne pas mourir de faim, comme tous ceux qui luttent pour les idées libres et sont vaincus d’avance, lui avait été octroyée, royalement, dans le hourvari des buccinateurs sonnant la fanfare du succès. Plaudite Cives!
Désireux d’entériner au plus vite cette gloire nouvelle, le photographe des grands hommes chez eux s’était voituré alors jusqu’à son domicile. Et c’est à partir de cette minute qu’il prit place aux étalages de la rue de Rivoli, entre le dernier cliché de Pierre Loti ayant revêtu le burnous d’Abd-El-Kader pour recevoir son frère Yves, et celui de Rigo avec toutes ses bagues. Dans le fond d’un cabinet de travail vert-pomme, Georges Sirbach accotait à la cheminée une élégance de patron boyaudier élégiaque et, du mieux qu’il le pouvait, informait les populations, qu’en haine du lieu commun, il portait à droite. Dès lors, devant la consommation exagérée que Paris, les Amériques et les petits théâtres firent de cet alléchant portrait—auquel, sans doute, il dut son destin,—Georges Sirbach put se convaincre qu’il était, sans conteste, l’heureux manager d’une âme capable d’affronter les plus hauts sommets de l’altruisme. Il décida, soudainement, que, phénomène unique dans l’Epoque, il offrirait, aux masses éberluées, le surprenant exemple d’un homme qui vit et réalise enfin l’Esthétique dont il est le Barnum. Il n’y avait pas à dire, il se sentait incapable de différer plus longtemps le soin d’être à lui tout seul un Apostolat ou quelque chose comme un Mètre unique, un inconcevable Régulateur auquel pourraient se rapporter et se régler toutes les palpitations généreuses de ses concitoyens. Tolstoï, justement, venait d’écrire Résurrection, où il exposait les différents stades d’une intelligence et d’un cœur qui se libèrent peu à peu des liens infâmes dans lesquels la mensongère civilisation, en son œuvre de mort, les avait bandelettés. Tolstoï venait d’offrir au monde le symbole admirable du prince Nekludoff s’efforçant de racheter, du plus profond de sa gangrène, la Maslowa; rénovant, par l’offre de son nom, celle qui était devenue l’immonde fille de joie et avait été précipitée, de gouffre en gouffre, par le seul maléfice d’un de ses baisers de satisfait, jusque dans le puisard sans fond de l’hébétude et de l’amour vénal. Le patricien, redevenu un homme, accourait pour exhumer la malheureuse de la prison-léproserie, du cul-de-basse-fosse où la Justice parque les Réprouvés, et dans lequel elle avait été jetée au milieu des cris de rage impuissants, des hurlements à la mort des maudits, des vomissements de l’alcool et des propos abjects coulant comme une dyssenterie effroyable de la bouche des prostituées—cantique d’horreur et d’épouvante qui s’élève chaque jour des entrailles profondes, des ergastules de la Société pour chanter sa propre gloire. Eh bien! Georges Sirbach s’était déterminé à épouser, lui aussi, une pierreuse, à racheter, à son tour, une Maslowa, à procéder, en public, à une personnelle Résurrection. Seulement, la prostituée que Georges Sirbach avait épousée possédait trois cent mille livres de rentes acquises par une pratique et un sens judicieux du putanat portés aux dernières limites du savoir-faire.
Et pour cet homme, vous entendez bien, le monde n’avait jamais été que sourires; jamais il n’avait souffert de la famine; jamais il n’avait succombé sous l’hallali des huissiers!
Mais vous croyez, peut-être,—tant la chose vous semble hypertrophiée d’énormité, si on peut ainsi s’exprimer—que le glorieux prosifère, en agissant ainsi, avait un but caché, en puissance de le faire absoudre postérieurement. Vous conjecturez, peut-être, que ce n’était là qu’un défi truculent jeté à l’odieuse civilisation, et qu’il avait l’intention, par la suite, de retourner cet Alaska réalisé, ce Klondike épousé, venu du prostibule bourgeois, contre la Bourgeoisie elle-même.
Vous pensez, sans doute, qu’il employa ce claim, dont les sables aurifères avaient été lavés, pendant vingt-cinq années, au tamis d’une cuvette sensationnelle, à frêter des révoltés, par exemple, à noliser, lui aussi, des justiciers qui devaient se conformer à ses écritures, combattre des exacteurs dans le vieux monde; vous présumez qu’il poussa contre le flanc de l’esquif social, plein de pirates en frairie et d’esclaves affamés, une torpille quelconque. Vous ne doutez pas qu’il s’efforça de laver cet or infâme de sa souillure originelle, et qu’il lui affecta un emploi généreux. Vous êtes convaincu, puisque vous n’avez jamais ouï parler du bruit fait par un de ces comportements tragiques, que Georges Sirbach, répugnant à cette outrance dans l’acte, se décida à donner plus prosaïquement ses millions aux pauvres, qu’il fonda une œuvre enfin, non pour qu’il fût parlé de lui tous les ans comme du fienteux Montyon, mais pour sauver de l’inanition et de la mort une partie de ceux qui s’en vont hululant la faim et le désespoir. Vous gifleriez, sans hésiter, comme tenant des propos attentatoires à la dignité de toute l’humanité, le Monsieur qui affirmerait, devant vous, que ce Pactole, produit par le stupre sordide, n’a pas servi à consoler des filles-mères, des parias de naissance, des bâtards, tous ceux que la lâcheté du mâle, après l’amour, condamne aux supplices de la misère et de la solitude. Eh bien! vous auriez tort, car si vous croyez cela c’est que vous accordez encore une importance, une valeur quelconque, à tout ce que peuvent écrire ou proférer les hommes notoires quand ils parlent de Pitié ou de Justice. C’est que devant les gens chargés d’honneurs, vous n’avez jamais, en vous-même, proféré cette parole de vérité sociale: Pour t’élever si haut, tu as dû descendre bien bas. C’est que, toute votre vie, vous serez dupe des pitres, des histrions, des paillasses, des grimaciers, des queues-rouges, des joueurs de tympanon, des porteurs de cymbalum, des sonneurs de tuba, des Paraclet, des Truculor, des Sirbach, des phénomènes de tout ordre qui, sur les tréteaux de la célébrité, se disloquent, bondissent, ruent, vocifèrent, en des cabrioles, des contorsions éperdues, tirent la langue, soufflent du feu, mangent du verre pilé, pour retenir le public devant la banque, devant l’entresort, et l’opérer de son argent, de son intelligence ou de sa vaillantise, avec des mots magiques plein la bouche et de la poudrette plein l’âme.
Liberté! Justice! Droit! Honneur! Civilisation! Socialisme! Anarchie! les vocables divins crépitent, fulgurent, flamboient, comme un orage des tropiques, le Sinaï s’embrase, la nue s’entr’ouvre et les grands hommes passent le licou, font les poches ou le bulletin de vote à la clientèle pâmée qui s’est hissée sur le Plateau.
Non, Georges Sirbach ne versa pas dans cette épilepsie philanthropique. Il n’était pas jeune à ce point. Les affaires sont les affaires. Il employa avec beaucoup plus d’à propos la dot de la prostituée à jouir abjectement de tous les profits bourgeois que donne l’argent. Il barbota à pleins ailerons dans le purin du bien-être, et s’ébattit, toutes squames dilatées, dans les fanges de la somptuosité. Mais un souci le lancinait: celui de placer sa respectabilité à l’abri de toutes les randonnées de la malveillance. Il fit donc râfler, chez les marchands, les antérieures photographies de sa femme, où, dans l’exercice de sa profession précédente, elle était représentée, décolletée jusqu’aux orteils—ce qui avait eu longtemps pour résultat de faire rater le bachot à nombre de rhétoriciens auxquels la remembrance de cette subjugante plastique, entrevue un jour de flane, faisait déserter Cicéron pour les endroits solitaires.
Georges Sirbach, néanmoins, déféra à l’opinion dans une certaine mesure. Il se retira de Paris, mouilla dans le petit hâvre d’une localité de la grande banlieue, et, après avoir chaussé les pantoufles de remploi, les pantoufles de tapisserie ornementées d’un cœur percé d’une flèche, il y passa quelques années à ne plus exhiber sa personne dans les lieux publics. Mais il continua farouchement à collaborer aux gazettes, où il fit paraître, comme par le passé, des chroniques de désenchantement amer, des écrits stigmatisant sans répit les scélérats de la finance, les forbans de la réaction, les flibustiers de l’industrie, les rufians des lettres et les malfaiteurs sociaux de tout acabit. Et le procédé était bon. Quand la clientèle révolutionnaire entend quelqu’un hurler aux chausses des bandits, elle ne prend jamais la peine de discuter l’aloi de son indignation; elle oublie de regarder ses mains pour s’assurer qu’elles sont sans souillures; elle oublie de lui crier: d’où viens-tu, qu’as-tu fait, toi qui nous parles de Justice, et de Vertu? Elle le sacre du coup «une belle âme». Jamais elle ne lui demandera si son passé est vierge de tout forfait, si son corps ou son âme sont exempts de toute prostitution. Non, il lui suffit, pour l’instaurer honnête homme, qu’il serve ses passions du moment. C’est ce qui fait qu’elle a été si souvent vendue à l’ennemi et le sera toujours. En possession de cette évidence, Georges Sirbach avait intelligemment décidé de ne point briser ses armes premières, mais bien d’exagérer son mode initial de combat. Il avait compris qu’il était pour lui sans profit majeur, d’aller grossir le nombre des champions rétrogrades en luttant, à son tour, pour la défense de la Religion, de la Famille et du Capital. Ces trois hypostases du monde bourgeois régnaient, chez lui, respectées, enviées et indestructibles; la suprême habileté consistait donc à paraître vouloir les démolir dans la société. Et il s’y employa en toute ardeur. Chaque fois que, dans un recoin du canapé, dans un repli du divan, il trouvait un bouton de culotte qui n’était pas à lui, un poil de... barbe oublié là depuis des années, il vitupérait le mariage, jetait l’anathème à l’argent, exaltait l’union libre et désintéressée. Aussi, après deux ou trois campagnes, sa copie se mit à atteindre des prix fabuleux. Toute la Critique fut d’accord, un jour, pour l’arbitrer, comme le plus grand ironiste, le plus parfait satirique des temps contemporains.
Quis cœlum terris non misceat et mare cœlo,
Si fur displiceat Verri, homicida Miloni, etc..
Qui, dans son indignation, ne serait tenté de confondre ciel et terre, si Verrès condamnait le brigand, et Milon l’homicide? si Clodius dénonçait les adultères? Si Catilina accusait Céthégus, etc.?.. Il n’y a que Juvénal pour verser dans une ire aussi enfantine à propos de pareilles misères. C’est ce que pensa Georges Sirbach en se restituant à Paris. On le vit acheter incontinent un hôtel avenue du Bois, acquérir une seigneurie en Seine-et-Marne, engorger ses antichambres d’une domesticité en culottes de panne et en boucles d’argent, instituer à l’égard de Son Anarchisme un protocole dont rougiraient les chefs d’État. Et, à la suite d’avantageux traités passés avec les gazettes et les gros éditeurs, il continua à basculer un dévoiement de proses d’un subversisme sous-jacent, que surexcitait, cette fois, le laxatif d’une verve ragaillardie, le ricin d’un enthousiasme qui n’a plus à craindre désormais d’être licencié par les directeurs de journaux, au lendemain de quelque éclat. Puis, comme l’importance de ses comptes de dépôt dans les banques le mettait, pour la vie, à l’abri de toute mésaventure, et que, puissance sociale, il en imposait à son tour aux autres puissances sociales, et n’avait point ainsi à redouter les lois scélérates, son courage ne connut point de bornes. Il se mit à charger à boulets rouges la couleuvrine du roman-pamphlet, la caronade de la pièce à thèse, préconisant la reprise individuelle et le meurtre politique, tirant sans défaillance, en pointeur inviolable, sur la Propriété, la Famille et le Capital, collaborant à ses moments perdus au Régicide, petite feuille qui vécut quelques mois, juste le temps de faire coffrer ses rédacteurs, et de les faire impliquer dans le fameux procès des Trente, hormis lui, naturellement.