L’argent va à l’argent, chacun sait ça, mais plus il est infâme, plus il radie un magnétisme attractif qui aimante vers lui les filons monétaires en désarroi. L’or appelle l’or, comme le dépotoir les déjections éparses: c’est pourquoi, juste en ce moment, Georges Sirbach s’enrichit d’une hoirie nouvelle.

Un littérateur célèbre, qui, associé à son frère mort avant lui, avait exploité pendant vingt-cinq années une marque de fabrique cotée très haut à la Bourse du succès, venait de trépasser, à son tour. Les derniers jours de ce grand écrivain avaient été pénibles. Dès la disparition de son puîné, il avait commis une lourde faute: celle de s’acharner à vivre pour démontrer inconsidérément, mais de façon définitive, que ce n’était point lui qui détenait le talent de la rubrique commune. A partir de cette époque, en effet, nulle œuvre recevable n’avait succédé à la série des livres documentés élaborés en commun. Et on avait vu le malheureux, désireux de faire figure malgré tout, s’acharner, sous prétexte de Mémoires, à colliger les notes de son blanchisseur, les ragots de son perruquier, les mots de sa ventouseuse, les puériles anecdotes qui avaient trait à son existence de vieux garçon solennisant les moindres événements de son privé, de sa vie de célibataire égotiste qui ne peut pas se résigner à n’être plus une vedette sensationnelle. Tombé dans le bric-à-brac et la frénésie du bibelot, il encombrait la presse de ses commentaires sur le XVIIIe siècle qu’il avait presque réussi à faire haïr, allant, dans son impuissance de raté enrichi, de l’exégèse de la Guimard, par exemple, à celle du Japonais Outamaro; roulé d’ailleurs par tous les juifs de Paris qui tenaient emporium de curiosités. Couramment, on lui vendait, à des prix fabuleux, pour des Boulle ou des Riesener, tous les similis fabriqués rue Traversière ou rue Amelot. Il se ruinait pour acquérir des laques et des cloisonnés que le bazar de l’Hôtel-de-Ville entrepose d’habitude. C’était un alarmant échantillon du gendelettre célèbre retourné à l’enfance qui, à l’instar des catins périmées, ne peut pas consentir à s’effacer, à disparaître, et, la figure maquillée et rechampie, s’en vient faire la fenêtre, aux heures du soir, pour raccrocher encore le client, le lecteur, avec des grimaces séniles et les minauderies de ses fanons pendants.

Pendant dix années, chaque dimanche, il avait réuni dans son grenier d’Auteuil une basse-cour de littérateurs, qui picoraient autour de lui, avec des gloussements d’aise, les rogatons et les vieux détritus d’une conversation de fossile inane et prétentieux. Depuis longtemps déjà, il projetait de ne point décéder sans s’être, au préalable, confectionné un trépas plein d’inattendu, qui longtemps encore—à défaut d’autre chose—assurerait à son nom la voluptueuse publicité. Comme bien vous pensez, il ne pouvait se dissoudre à l’instar d’un simple mortel; il ne pouvait être récupéré par le néant sans tapage prolongé. Par testament, il décida donc la création d’une Académie libre, dite Académie Goncourt, devant faire pièce aux Coupolards de l’Institut et perpétuer ainsi, à travers les âges, sa mémoire auguste de Gonfalonier littéraire. Pareil à une vieille fille asthmatique et onaniste qui, en mourant, laisse toute sa fortune à ses chats ou à ses serins favoris, il légua tout son avoir—soit 6.000 francs de rente pour chacun—à ceux qui avaient assisté sa vieillesse d’une oreille longanime et de caresses intéressées.

«Il restitua à la Nature la forme que celle-ci lui avait prêtée», comme dit Bossuet, juste au moment où son œuvre allait être enfin glorieusement couronnée. Il avait, en effet, passé les trois dernières années de sa vie dans les cabinets de chalcographie, afin de doter ses futurs académiciens d’un costume qui leur assurerait le respect des foules et contrebalancerait celui des quarante vieillards de la Sainte Périnne des lettres. Ses légataires, on s’en doute, étaient décidés à accepter n’importe quel déguisement, n’importe quel chienlit, pour encaisser la monnaie. Longtemps, il hésita entre un bonnet de talapoin, des babouches à pointe recourbée, une robe de mandarin en soie violette adornée de dragons griffus, de flamants roses, ou de fleurs de lotus, et l’habit de cour du Régent. La question de l’épée l’angoissait aussi. Il mourut comme il venait de donner enfin la préférence à la longue canne de jade des lettrés du Nippon sur la brette en verrouil du XVIIIe siècle. Mais le Destin ne s’était pas trop acharné sur cet homme. Il avait eu le temps de fixer le protocole de réception des futurs récipiendaires!

Georges Sirbach fut naturellement un de ses élus. Et sur le champ, en égard à cette conjoncture, la compassion de ce dernier pour la détresse humaine devint surprenante et démesurée. Douillettement embossé dans la citadelle imprenable de sa fortune, qui, malgré le succès de ses proses, sentait toujours le bidet mal essuyé et le périnée effervescent, coulant, lui, des jours exempts de deuil et de tristesse, cela dans un faste renouvelé des collecteurs d’impôts de l’ancien régime, il dénonça sans faiblir les puissants et les satisfaits à la vindicte des meurt-de-faim. Tout en détachant ses coupons et en signant l’ordre d’expulsion de ses locataires impécunieux, il écrivit ceci, un jour de l’an dernier: Ah! elle est bien trop lâche la misère pour oser brandir le poignard et secouer la torche sur la joie des heureux!

Il faut être impartial et ne rien celer de ce qui peut être à la décharge de ce Révolté. Georges Sirbach, contrairement à Truculor, avait réussi à inoculer à sa femme l’amour rédempteur de la vérité. Lors d’un procès célèbre, qui se déroula en août-septembre 1899, la conjointe, désireuse d’égaler son mari, accourut bellement à la rescousse de la civilisation en péril. Et tous les lecteurs d’un journal, Le Crépuscule, qui tirait alors à 100,000, purent savourer un article étançonné de son parafe, où elle exhortait les Dames de.. France à s’unir, dans un effort final, pour faire triompher le Droit et la Justice[3].

A la suite de cette tartine, les leçons de syntaxe furent très demandées dans le Marbeuf, les beuglants et parmi ces dames des Music-Halls. Nulle parmi les filles galantes n’ignorait plus qu’avec des michés rémunérateurs, quelque sagacité dans l’élimination des amateurs contaminés—ce qui permettrait d’atteindre la cinquantaine—et surtout beaucoup d’acharnement à pratiquer l’entôlage pour amasser la forte dot, après s’être payé sur le tard, au sortir de la maison chaude, un petit homme dans la littérature, on pouvait espérer collaborer aux journaux répandus et apporter sa contribution à l’Ethique contemporaine.

C’est ainsi que se manifeste dans toute son ampleur la réconfortante équité, qu’à la moindre occasion, fait paraître notre Époque. La République ayant pour toujours supprimé le pouvoir césarien, ces dames ont abdiqué l’espoir d’épouser un Empereur, comme la Beauharnais ou la Montijo, et de gouverner ainsi notre pays. Mais les mœurs eussent été sans excuse de leur interdire l’hyménée avec les gens célèbres et de les empêcher de régenter, dans la mesure de leur savoir, l’intelligence du public. On ne voit pas pourquoi le Dispensaire ou le Joubert n’épouserait pas dans les Académies, n’écrirait pas dans les gazettes, alors que Madame Adam, Mademoiselle Lucie Faure ou la princesse Mathilde, par exemple, tinrent boutique d’esprit et ont accaparé l’industrie spéciale qui consiste à muer en immortels des Costa de Beauregard, des Faguet ou autres Thureau-Dangin. Il serait par trop imprudent, on le conçoit, de décourager toute une caste, pleine de bon vouloir, qui contribue au lustre et à l’éclat de notre patrie, maintient hors de pair, dans le monde entier, la réputation de nos lupanars, et fait accourir les étrangers, bien plus que si Descartes, Pascal, Auguste Comte et Renan, ressuscités à point pour embêter M. Izoulet, se donnaient la répartie, en public, au Café Napolitain.

Qu’on ne nous oppose pas qu’il est malséant et incivil de contrister les filles publiques retirées des affaires après fortune faite, pour la raison, qu’en somme, ce sont des femmes. Nous nous faisons gloire, tant est grande notre aberration, de ne point déférer à la morale sociale quand elle promulgue qu’un homme qui se vend peut conférer l’honneur à la femme qui l’achète. Ah! s’il s’agissait d’une pauvre et lamentable pierreuse de la rue, certes il faudrait trouver des mots qui seraient plus doux que des caresses de mère, des vocables qui seraient un opium, un baume, un dictame de réconfort, pour panser les blessures que la Vie et la Société ont faites à cette douloureuse. Mais que dire de la catin enrichie qui, toute sa jeunesse, besogna, se troussa, encaissa la semence des snobs, mit son sexe à l’encan, pour fréquenter les Caisses d’Épargne et, une fois l’âge mûr, rentrer dans le giron des classes respectées! Pour celle-là, il faudrait inventer des flagellations de feu, des knouts dont les lanières seraient des éclairs déchaînés, un bûcher fait de bouse de vache d’où sa graisse immonde, sous la flamme justicière, ruissellerait sans que jamais la mort secourable pût mettre fin à son agonie. Oui, la carrière de l’Hétaïre est belle, quand fille du peuple, chair à salacité, elle sème autour d’elle, pour venger sa classe, et le deuil et la ruine et la folie et la mort; quand, insatiable et farouche, dans une révolte superbe, elle broie les riches pour venger les siens asservis. Et si les plèbes étaient intelligentes, elles ne procréeraient des filles que dans le but unique de ravager avec elles, comme avec des brûlots, la Société qui les écrase. Mais l’autre, l’autre prostituée, qui, soumise, entasse les proies et les rapines, thésaurise et vend l’amour à faux poids pour, plus tard, acquérir de la considération, ébaubir son époque du reluisant de l’homme qu’elle s’est payé! Dans quel lointain continent d’immondices faudrait-il l’enfouir vive, celle-là, afin que sa puanteur ne vînt pas asphyxier les gens propres!...