Comme l’histoire des délectables jours que nous vivons est tissée d’une trame subtile d’événements paradoxaux, une réconciliation touchante venait d’épuiser d’un seul coup le stock d’attendrissement que détenaient encore le boulevard et le monde des lettres. Georges Sirbach faisait sa paix avec Abraham Méderheyer, juif jusque-là sans précédent dans l’infamie et la putridité. Ce tenancier de journal mondain, commensal et usurier de la plus haute aristocratie française, ne pouvait être comparé qu’à ce pou de bois qui s’accroche par grappes aux oreilles des chiens, au tiquet dont parle Toussenel, à qui la nature a refusé un orifice anal et qu’elle condamne à s’engraisser, à se gonfler de ses propres excréments jusqu’à ce qu’il en crève. A Rennes, toujours en août 1899, l’auteur du Labyrinthe des tortures avait flanqué une torgnole célèbre à ce copronyme de Ghetto, à cet insecte scatophage, qui, en son papier, butinait, comme du bran, la mentalité de l’Armorial. En l’heure présente, Abraham Méderheyer avait récupéré les bonnes grâces de Georges Sirbach en promettant, sans doute, de présenter Madame à la duchesse d’Uzès et de lui faciliter l’accès de quelques salons où régnaient les bonnes façons et non plus la sous-maîtresse. Et l’auteur du Golgotha, sollicité par l’éditeur d’un illustré, d’un pamphlet hebdomadaire, de placer le juif dans une galerie de Têtes de Turcs, qui devait paraître prochainement sous sa signature, s’y était énergiquement refusé, en poussant des glapissements d’effroi. Même, il avait proposé de résilier la commande, plutôt que de verser dans un aussi effroyable sacrilège.
Avant d’entrer dans le journalisme, Méderheyer avait tenu la comptabilité des coucheries chez une catin du second Empire, nettoyant les démêloirs, épongeant le petit meuble, déjouant à l’avance, par l’acuité de son odorat, les entreprises des clients gratinés de calomel ou voués à l’iodure, cirant les bottines et aidant les vieux messieurs à se mettre au lit. Il se portait garant auprès des amateurs que sa patronne était sans gonocoques. Abraham et le prosifère se rejoignaient donc sur le tard de la vie, dans une conjonction touchante, après des dissensions et des pugilats qui ne pouvaient, dorénavant, qu’exagérer la saveur de l’amitié finale. L’un avait débuté comme secrétaire; l’autre finissait comme mar... i.
Quelques individus doués de longévité indiscrète, des macrobes persévérants qu’on rencontrait encore, de cinq à sept sur l’asphalte, s’autorisaient au passage de chacun d’eux à d’affligeantes remarques.
—Abraham faisait les poches quand on était couché; ses doigts crochus déchiraient toutes les doublures, proférait l’un.
—Georges a une bien belle pelisse, aujourd’hui; c’est la mienne. Madame, jadis, me l’a fait laisser en gage, un matin de 69, que je n’avais pas la coupure de 25 louis pour le dessous du chandelier, ajoutait l’autre.
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Chose surprenante, la Morale éternelle, la Loi inflexible qui ordonnance la conscience des justes, l’infrangible apanage de la dignité humaine, que cet homme avait bafoués, tiraient de lui une implacable vengeance. Dans ses œuvres, les lamentations du supplicié qu’il était, malgré sa fortune, s’orchestraient sourdement. Le Rut dont il s’était enrichi lui avait déclaré une vendetta farouche, et on en pouvait démêler à travers ses livres toutes les cérébrales péripéties. La lancination continuelle des souvenirs infâmes, l’impuissante furie contre le passé, avaient implanté dans son esprit d’analyste l’aiguillon rougi et barbelé d’une endémique constupration. Il avait dédié trois cents pages à la folie furieuse de la chair, entonné pendant tout un volume le Magnificat du Sadisme et, dans chacun de ses romans, il y avait un viol, le déchirement lamentable d’une enfant par un vieillard forcené. Sa littérature traduisait sa perpétuelle hypnose: il avait, par contraste, la hantise de la virginité, des vierges sur lesquelles, par rage, sans doute, il faisait s’acharner les démoniaques lubriques sortis de son imagination. Et une douleur terrible issait de ces pages, ruisselait de ces immondes amours: tout le martyre d’un être qui ne peut pas effacer ce qui est, toute l’angoisse d’un homme, à qui le Sexe, monstrueusement symbolisé, dans le tête-à-tête coutumier, offre et dérobe en même temps son mystère, la torture d’un malheureux usant ses ongles sur le sphynx de granit, ayant besoin de tout savoir pour se racheter devant soi-même, pour se trouver une excuse ou une joie peut-être, et qui, avec des désespoirs et des râles, s’acharne à faire l’impossible clinique de la Volupté!
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On aurait pu l’ignorer et laisser à la carapace d’opprobre qui l’étreint et l’étouffe lentement le soin d’en faire justice si l’on ne s’était rappelé à temps qu’il souillait des idées nobles et leur faisait perdre peu à peu, en combattant pour elles, le pouvoir qu’elles gardent encore sur quelques âmes ingénues. Qu’il détaille les prouesses immuablement imbéciles et nous initie aux délectations cutanées des antropopithèques, des amants contemporains, en mal d’amour; qu’il fasse panteler l’adultère sur le divan d’analyse de Paul Bourget; qu’il nous conte, s’il le veut, les sursauts, et nous montre les écumes de la viande bourgeoise travaillée par la fringale du Pouvoir ou des fornications; mais qu’il ne touche pas aux saintes formules de Pitié et de Réparation sociale. Nul n’a le droit de parler à la foule d’Équité et de Justice, si son pelage n’est pas d’une hermine impolluée. Le Chabanais n’a pas le droit de nous dire qu’il sait où se trouve la Vérité. Il faut trancher net, au bord de l’autel, d’un glaive sans miséricorde, la main breneuse de l’officiant putride qui prétend s’emparer du hanap, du calice miraculeux, où gît la liqueur de miséricorde, capable de délier, peut-être, le cœur des hommes du mensonge, de la férocité et de l’égoïsme. La première œuvre qui s’impose, avant la mise en route vers la Civilisation supérieure, consiste à arracher aux épaules des drôles, des rufians, des fourbes et des ophidiens à face humaine, les paillons fallacieux sous lesquels ils se plaisent à parader. Le seul labeur qui ne saurait être différé commande de les jeter à bas de leurs tréteaux, après leur avoir, au préalable, cassé les dents pour les marquer à jamais. Et la lumière ne sera réellement douce et consolante que lorsque les excrémentiels ne pourront plus la contaminer, lorsqu’il sera interdit aux putois de diriger le combat des lions, lorsqu’il sera interdit aux alligators de sortir de la vase pour pleurer sur le destin des hommes, lorsqu’il sera interdit aux garçons de prostibule d’étancher de leur tablier visqueux le sang qui rougit les flancs magnanimes de Prométhée!
Souvenez-vous. Ce n’est pas une brute obtuse, ce n’est pas un nationaliste, ce n’est pas un être à l’entendement de bivalve, qui jamais n’a pu prendre conscience des pensers sereins, des étoiles magiques, plafonnant de leurs gemmes la mentalité humaine, que l’on évoque ici. C’est au contraire un écrivain compréhensif, qui savait ce qu’était l’honneur, puisqu’il signa jadis un article retentissant où il accusait les cabots de déshonorer la vie, de déshonorer la passion, de déshonorer la mort.