Aussi, quand cet homme-là parle de Mélancolie, de Désespérance et de Pessimisme, trois des plus nobles choses qu’il y ait sous le soleil, cela paraît aussi effroyablement douloureux et sacrilège que si l’on pouvait voir Flamidien s’emparer de la Simarre de Château-Thierry pour rendre la justice; que si l’on apprenait tout à coup que l’Arétin s’est introduit insidieusement dans le pourpoint de Roméo, et chante l’amour à sa place sous le balcon de Juliette!...
Cyrille Esghourde était venu, en courant, quelques minutes après sa rencontre avec Georges Sirbach, informer la Truphot qu’il ne redescendrait pas avec elle à Bagnères-de-Luchon. Le cher maître condescendait à le tolérer en sa présence; il l’avait même invité à dîner. Et il énonça la chose d’une voix chevrotante d’émotion, avec un redressement orgueilleux de son profil busqué. Médéric Boutorgne sentit son âme distiller un fiel noir à la pensée que lui, un écrivain et un artiste aussi, ne bénéficiait pas de la même faveur, et que l’auteur du Golgotha n’avait même pas daigné le remarquer. Une pensée néanmoins le consola. Après tout, il n’était pas à proprement parler ce qu’on pouvait appeler un confrère, puisqu’il n’avait point encore réalisé la veuve. Quand ce serait fait, quand, à son tour, il aurait un hôtel et un nombreux domestique, Georges Sirbach ne lui marquerait plus un pareil dédain. Qui l’empêcherait, d’ailleurs, de surenchérir sur lui et de l’extraordiner, s’il le voulait, par la virulence de ses théories libertaires? Si le journal qu’il était dans l’intention de fonder ne réussissait pas dans la réaction, après quelques transitions savantes, il en ferait, au bout d’un an ou deux, une feuille subversive. Une fois qu’il aurait été décoré, rien ne le retiendrait plus; il lui serait loisible de s’installer anarchiste et de jouer de mauvais tours au gouvernement. Cela serait d’ailleurs sans danger, puisqu’à l’instar de Georges Sirbach il aurait accédé au million.
La vieille femme, quand Cyrille Esghourde eût tourné les talons, trouva la chose un peu mufle.
—Nous plaquer comme ça!
—Ce garçon-là ne saura jamais ce qu’on doit aux femmes; il faut en prendre son parti, expliqua Boutorgne, d’une voix réprobatrice. Et il proposa, en manière de conclusion, de rejoindre le guide et les mulets pour redescendre immédiatement.
La Truphot, pourtant, depuis quelques minutes, donnait des signes évidents d’effervescence. La vue de l’ex-satyriaque, le sacrifice de la sœur, cette histoire, ces événements, où la chair exaspérée tenait le premier rôle, la râclaient, la ruginaient intérieurement. Ses joues flambaient maintenant à ces souvenirs sous une poussée d’incarnat; ses mèches grises, humides de la transsudation de son front, s’envolaient sous le tic de sa tête agitée par saccades nerveuses. Sa figure se plissait en myriades de petites rides, tel un ris de veau. Mais ce jour-là, le ferment qui la galvanisait toujours à la moindre occasion et ne devait s’éteindre qu’avec elle, l’avait mise en un tel désarroi, que sa plate laideur coutumière se haussait presque au tragique de la furie qui n’est pas sans beauté. Positivement, avec son torse maigre, ses bras trépidés de longs frissons qu’elle n’arrivait point à maîtriser, ses prunelles cerclées de fauve, ses épaules inquiètes et sursautantes, qui semblaient vouloir d’elles-mêmes rajuster une invisible nébride, elle ressemblait à quelque vieille ménade qui va se déchaîner. La fureur utérine était manifeste. Et ce fut Siemans qu’elle choisit, comme Agavé choisit Penthée, pour le déchirer sans doute. Stupéfait, Médéric Boutorgne les regarda filer sur l’auberge—sous le ridicule prétexte à lui donné d’y rechercher un porte-cartes égaré durant le cours du déjeuner.
Resté seul, le gendelettre se sentit envahi par le découragement. D’amères pensées investirent son esprit, et il en scanda le deuil, les yeux vides et les tempes bourdonnantes, en frappant de son alpenstock les cailloux du chemin poudreux. Sa défaite était consommée. En cet instant encore, c’était le Belge que la veuve choisissait, c’était la brute qu’elle réquisitionnait en dédaignant la littérature représentée par sa personne. Entre un garçon boucher sentant le sang frais, et Spinoza, les doigts humides encore de l’encre qui traça l’Ethique, la Femme n’hésitera pas: elle choisira la brute: car le génie est sans emploi dans l’alcôve, se dit Boutorgne. Mais ce postulat n’arriva point à le consoler. Tous ses efforts précédents étaient perdus; tous les engrais avalés, tous les baisers vomiques, son duel même, ne comptaient pas au regard de l’ingrate Truphot. Il s’était dépensé en pure perte; elle ne l’épouserait jamais. Et lui, un homme de talent, devrait crever de faim dans son âge mûr, et n’aurait même pas la chance qu’avait eue ce Sirbach de lever un traversin rembourré de billets bleus. Pourtant il ne voulait pas perdre la partie sans avoir lutté désespérément. Nietzsche démontrait qu’on pouvait faire des miracles avec la volonté. Eh bien, s’il le fallait, dans sa lutte contre Siemans, il serait le Surhomme qui ne recule devant rien. Une intelligence dressée aux meilleures méthodes, comme la sienne, ne devait jamais se courber sous l’autocratisme des faits. Son imagination susciterait des circonstances qui retourneraient l’état d’âme de la Truphot. On allait bien voir qui allait l’emporter de la destinée imbécile ou du Vouloir humain.
Et Médéric Boutorgne, dans un grand coup de son bâton ferré qui fit décrire à un caillou inoffensif une trajectoire d’au moins vingt mètres, se confirma à lui-même cette détermination irrémédiable: éliminer le Belge coûte que coûte et s’il ne pouvait y réussir, se venger impitoyablement.