XV
C’était le seizième jour qu’ils passaient tous trois dans la petite villa isolée de la rue du Mont-Ventoux. Cyrille Esghourde était parti, s’expédiant en Espagne dès le lendemain même de l’excursion, sans être venu les voir, après leur avoir fait seulement porter quelques mots d’excuses par le chasseur du café de la Bidassoa. La maison ne comportait qu’un rez-de-chaussée assez élevé et un premier étage mansardé, de deux pièces seulement, dont une servait à la bonne. Cette servante était très drôle. Sa conversation, où fracassait un effroyable accent du Béarn, se composait uniquement de sentencieux aphorismes sur la cherté des légumes, l’impolitesse du garçon boucher et de reniflements... Ses fosses nasales, obturées, lui commandaient, à chaque minute, de placer son index sur sa narine gauche, et de faire entendre ainsi le cri du canard inquiet de sa lignée. La bâtisse s’enclavait dans un jardinet rechigné et poudreux qu’un autochtone, salarié par le propriétaire, venait, une fois par semaine, molester d’un rateau pessimiste et, au travers duquel, sans aucun résultat appréciable, d’ailleurs, il promenait un fallacieux arrosoir. Les boniments, la conversation des bourgeois qui, chaque année, louaient cet endroit, devaient avoir découragé toute tentative honnête de la végétation. Les roses de juin et les glaïeuls ingénus s’entêtaient à ne point éclore et, seuls, deux ou trois buissons hispides témoignaient d’un bon vouloir tenace qui leur faisait s’agripper au passage, de toutes leurs épines, aux vêtements des hôtes ou des fournisseurs. Trois chambres à coucher, en arrière de la salle à manger et d’un salon exigu, s’ouvraient sur le corridor pénombral du rez-de-chaussée, qui desservait également, tout au fond, la cuisine et le petit retiro placé là à point, semblait-il, par une trouvaille de l’architecte, pour condimenter les odeurs culinaires de ses remugles sournois.
La Truphot et Siemans faisaient chambre à part, tout au moins en apparence. Accompagnée de ce dernier, la vieille femme filait ponctuellement, chaque matin, dès dix heures, à l’Établissement thermal pour y confier sa gorge aux appareils de fumigation ayant assumé la curatelle de la vétusté, du découragement et des végétations insolites, qui se permettent de ravager sans aucun respect le larynx des gens à leur aise, le larynx qui leur a été concédé par la nature pour proférer, leur vie durant, le plus de sottises possible. Elle en revenait vers midi pour déjeuner et repartir ensuite avec le Belge qui ne la quittait plus. La plupart du temps, Boutorgne restait seul, vaquait l’après-midi à travers la ville, désorienté et mélancolique. On ne l’invitait pas à faire de compagnie la moindre promenade. La Truphot paraissait même tenter tout le possible pour qu’il prît congé et filât sur Paris, de sa propre inspiration. Siemans qui, jusque-là avait montré un beau désintéressement et un parfait dédain de toutes ses tentatives de main-mise sur sa maîtresse sexagénaire, avait-il compris qu’à la longue il finirait peut-être par devenir dangereux? Ou bien la veuve avait-elle confessé que le gendelettre lui avait proposé, à Suresnes, de l’enlever pour aller vivre, tous deux, en Grèce, et s’y marier en justes noces? Toujours est-il que Siemans braquait parfois sur Boutorgne un regard où celui-ci pouvait démêler déjà la volonté manifeste de procéder à son évacuation, dès la première circonstance profitable. Et le prosifère acharné sur Balzac, rué sur Beyle, ne trouvait toujours pas l’expédient pratique, la talentueuse machination, qui le débarrasserait de son rival. A l’heure actuelle, il feuilletait les bas feuilletonistes, les Montépin, les Jules Mary, les Decourcelle, les Malot. Si ceux-là ne donnaient rien, il compulserait Paul Bourget en désespoir de cause. Mais ce dernier ne s’occupait que des gens distingués, ne fournissait que le traquenard de salon. L’humanité ne commençait pour lui qu’aux personnes qui ont cent paires de bottines, comme Cazals. Penché sur les bidets armoriés, il révélait au public, avec des cris d’admiration, ce que la semence des gens du monde contient de principes supérieurs. Et puis, il exprimait en langage suisse des pensées de chef de rayon. C’était à croire qu’il faisait fabriquer ses romans chez Dufayel. Il était donc déraisonnable d’espérer qu’il eût entrevu comme possible l’existence d’une femme aussi démunie de particule que Madame Truphot, d’un homme comme lui qui s’habillait à la Belle-Jardinière, se chaussait chez Raoul et pratiquait le rufianisme autre part que dans les salons du faubourg ou les pince-choses de l’île de Puteaux. Seuls, les romanciers populaires lui seraient secourables, évidemment. Il y retournerait, les lirait ligne par ligne. Diable! il allait oublier Georges Ohnet, le plus fécond d’entre tous, celui dont les monceaux de volumes représentent dans la librairie contemporaine quelque chose comme la Cordillère de la sottise.
Il irait au plus tôt requérir à la bibliothèque municipale quelques-unes des Batailles de la vie. Puis il réquisitionnerait l’Arriviste, de Champsaur et Sébastien Gouvès, de Léon Daudet, ce morphinomane qui n’hésite pas à traîner dans les sentines du nationalisme le nom de son père, l’auteur de Tartarin. Qui sait, parmi les plus imbéciles on trouve quelquefois l’embryon d’une idée qui devient géniale dès qu’elle a été cultivée et mûrie dans la serre chaude d’un esprit averti, comme le sien, par exemple? Il n’y avait du reste plus à hésiter. Chaque soir, en effet, il demandait ostensiblement deux lampes à la petite servante renifleuse qui composait à elle seule tout le domestique; il ne manquait pas de faire savoir à la vieille qu’il se sentait dans une veine de travail extraordinaire, et que, bientôt, le manuscrit destiné à être signé par elle et lui serait presque charpenté. Eh bien! Madame Truphot ne bronchait pas; Madame Truphot ne manifestait aucun enthousiasme. Elle se contentait de hocher la tête plusieurs fois, d’un air maintenant détaché. Il avait eu beau faire donner les réserves, sortir de sa malle et lui exhiber une liasse de papiers de famille démontrant qu’il pourrait relever, quand il le voudrait, son marquisat créole, elle ne paraissait plus s’exciter sur la possibilité de s’administrer une particule, un génitif, dans un hyménée légitime. Que faire? que faire alors si son imagination ou les inventions des romanciers glorieux ne lui fournissaient pas la pratique péripétie qui le débarrasserait du Belge? Il ne pouvait pourtant pas, dans une excursion de montagne, le précipiter d’un coup de tête dans une crevasse. Son tempérament de civilisé et sa nature d’artiste protestaient d’avance contre la vulgaire brutalité d’une pareille détermination.
Un matin, comme il sortait de sa chambre, les paupières violacées d’insomnie, Siemans, solennel et componctueux, l’arrêta par le bras. Il avait une allure inquiétante, un air de gravité insoupçonnable jusque-là en ce lourdaud empêtré. Et le gendelettre, un instant, redouta un discours de diplomate qui, avec mille et une précautions ou circonlocutions, avise un confrère que ses lettres de rappel sont sur le point d’être signées. Mais l’amant de la Truphot, sans doute, ne se sentit point à la hauteur d’une telle tactique; il dédaigna tout prolégomène et tout déploiement oratoire pour ne garder seulement que la gourme du plénipotentiaire et dire à l’autre:
—Mon pauvre ami, nous partons à Pau dans huit jours et nous ne pouvons pas t’emmener. Madame Truphot demande ce qui te serait nécessaire pour gagner Paris.
Atterré par ce coup du sort qui, bien qu’il s’y attendît un peu, tombait sur son crâne comme la masse d’un bélier tombe sur un pilotis, Boutorgne trépida un instant sur ses courtes jambes pendant que des flammèches de toutes couleurs dansaient devant ses yeux vagues.
Néanmoins, avec crânerie, il vint se planter devant le Belge.
—Alors c’est toi qui me chasses? questionna-t-il, sa poitrine en côte de melon gonflée d’une humeur belliqueuse.
Siemans roulait un œil commisérateur, que gênait dans les coins un petit diaphragme de chassie matinale, et il évaluait Boutorgne en promenant avec insistance sur sa chétive personne un regard en zigzag, qui supputait un à un tous les ridicules plastiques du malheureux matulu.