Médéric Boutorgne, derrière son platane et sur la fin de cette scène, s’était mis subitement à gratter la terre du pied, comme un jeune étalon. C’est qu’une cinglée de lumière, une idée rayonnante, tel un éclair fulgurant, venait de zigzaguer dans son esprit et de l’emplir d’un crépitement de flammes.
L’expédient tant cherché, le moyen qui assurerait la victoire, il le tenait enfin! Oui, à regarder la Truphot, Siemans et le roi des Welches se faire de réciproques salamalecs, l’idée, jusque-là rebelle, s’était offerte, s’était élancée, avec tout l’imprévu et la belle furia des idées de génie. Et, maintenant, il filait le long de la ligne des arbres pour se mieux dissimuler, et ensuite il appuyait brusquement à gauche, pour se jeter en ville, détalant toujours de son allure la plus précipitée. Il s’était au moins embrayé à la troisième vitesse, comme disent les chauffeurs. Parvenu devant le bureau de poste de Luchon, il s’arrêta, s’épongea, et, une minute, souffla à pleins poumons. A nouveau, il ausculta son idée, pour voir si elle n’avait pas perdu, à ses propres yeux, sa force déterminante et le plus clair de sa magie, comme il arrive souvent aux idées de génie qui, sournoisement, emballent sur l’heure les cérébraux comme lui et apparaissent enfantines dans l’instant qui suit. Non, la sienne, à l’examen, conservait la qualité merveilleuse, toute la force avec lesquelles elle était venue au monde.
Alors, délibérément, il poussa la porte. Puis, arrachant une feuille de télégramme de la boîte appendue à la cloison fuligineuse de l’endroit, il œuvra en l’élaboration d’une dépêche adressée à un libraire de Toulouse dont il avait, au préalable, puisé l’adresse dans un Bottin, obligeamment prêté par la buraliste. En deux phrases concises, il priait ce commerçant d’adresser aux initiales A. S. poste restante, par le plus vertigineux et le plus prochain des express, tout un lot de revues, de brochures, de quotidiens et d’hebdomadaires spéciaux. Un mandat télégraphique devait, d’ailleurs, accélérer le bon vouloir de cet homme. Et, s’étant relu trois fois, Médéric Boutorgne, qui se sentait vivre une minute stendhalesque, égale au moins à celles que vécut jadis Julien Sorel, s’approcha du guichet et tendit son papier, avec un front aussi impassible et le même empire sur ses nerfs qu’avait pu en montrer le héros du Rouge et Noir, lorsqu’il approcha l’échelle de la fenêtre de Madame de Rénal, ou qu’il se prépara, plus tard, à escalader le balcon et la personne de Mademoiselle de la Mole.
Quand il se retrouva dehors, des cloches et des carillons sans nombre bien plus nombreux qu’à Bruges-la-Morte—ville réputée pour l’effroyable pullulement de ses sacristies et l’excellence de sa sodomie monacale,—molestaient la placidité de l’atmosphère et annonçaient l’imminence de la «croûte au pot», du «potage bisque» ou de la «barbue sauce câpres» dans les différentes tables d’hôte de la ville.
D’un talon qui sonnait cette fois victorieux, et la cigarette belliqueuse pointant sa tache de feu vers le bord de son chapeau, Médéric Boutorgne regagna alors en se dandinant et sans hâte aucune le couvert frugal de la Truphot.
Jamais les hôtes de la petite maison de la rue du Mont-Ventoux ne s’étaient montrés si aimables pour lui que ce soir-là. Siemans et la veuve semblaient se livrer à son profit à un véritable tournoi de prévenances et de politesses. En surplus d’un potage au lait, il y avait une omelette aux pointes d’asperges et un poulet marengo, plats que le gendelettre affectionnait particulièrement, puis un foie gras, aux truffes véritables qui avaient dû être commandées exprès pour lui. La vieille femme prêtait attention à tous les détails du service et la petite bonne fut saboulée d’importance, parce qu’elle avait oublié, une fois, de passer à Boutorgne une assiette chauffée à point. Si certaines circonstances qui n’emportaient point l’amitié, comme voulut bien le dire la maîtresse de céans, imposaient une séparation douloureuse pour tous, rien ne pourrait affaiblir ni diminuer leur sympathie réciproque. On se retrouverait à Paris, l’hiver suivant, voilà tout. Là-bas, loin des méchantes langues, on reprendrait la bonne vie précédente. Et, comme la vieille hypocrite déchira d’un sanglot, à cet endroit de son discours, la sérénité du repas, et fit pleuvoir, dans son assiette, une averse de larmes parfaitement machinée, elle crut le moment venu de passer, sous la nappe, à Siemans, pour que celui-ci la remît à son tour au prosifère, une lettre toute froissée et maculée.
—Vous pouvez lire, vous pouvez lire, cher ami, autorisa-t-elle... vous verrez comme c’est immonde.
Et Boutorgne ayant placé la chose—un papier anonyme—près de sa fourchette, lut, en effet, qu’un habitant de Luchon, soucieux de rester inconnu, accusait la Truphot de coucher avec son amant: un sale journaleux entretenu, cela devant son fils, impuissant, lui, à empêcher cette infamie. Car l’auteur de la missive, en toute ingénuité, prenait Siemans pour la géniture de la veuve. Pas une seule minute, d’ailleurs, le gendelettre ne douta que le truc de l’épistole ne fût issu de la coopération de leurs imaginations coalisées.
—Pour l’honneur d’une femme, n’est-ce-pas? il vaut mieux céder... lui disait le Belge; d’ailleurs, si je pince le scélérat qui a écrit cela, il passera un fichu quart d’heure.