La vieille, à la vue du roi, s’était levée toute droite, la face cramoisie d’émotion joyeuse. Les mains à plat sur la jupe, elle esquissait, dans sa gaucherie ridicule, de successives et irréfrénables révérences, qui faisaient plonger son buste maigre et donnaient l’essor aux tire-bouchons de ses frisettes grises. Les efforts manifestes qu’elle faisait pour proférer des paroles d’accueil, pour émettre des propos de servilité attendrie, n’aboutissaient qu’à lui faire propulser de petits cris inarticulés. Siemans, près d’elle, les joues envahies, lui aussi, d’une pampination véhémente, ne savait plus où mettre ses mains, et les fourrait alternativement dans ses poches ou l’entournure d’un gilet, privé d’élégance, probablement conditionné aux Cent mille paletots de M. Jaurès. Un moment, son trouble fut si grand qu’il tira par contenance un étui à cigarettes de la poche de son veston, l’ouvrit, parut hésiter à en offrir une au monarque plein d’aménité qui lui souriait avec bienveillance, puis, finalement, n’osa pas et se contenta, avec sa grâce coutumière d’hippopotame atteint de cor au pied, de faire tomber sa chaise sur les jambes de l’homme couronné. Le roi, sans déroger aucunement à sa parfaite et condescendante urbanité, la ramassa d’un geste sans aigreur.

—Votre santé s’améliore-t-elle, Madame? Vous me verriez fort heureux d’apprendre que les eaux vous sont secourables....

La Truphot éperdue, bafouillait des Votre Altesse..., des Majesté..., dont la plupart, d’ailleurs, n’arrivaient pas à se libérer de sa salivation intempestive. Une minute, au paroxysme de l’émotion, elle alla jusqu’à l’appeler successivement: Mon Roi!... Noble Prince!... Grand Sire!...

Le Constitutionnel welche souriait toujours. Mais désireux sans doute d’abréger les affres respectueuses de la vieille femme, il tendit la main à Siemans, la secoua par deux fois, en lui disant pour prendre congé.

—J’espère, mon cher compatriote, que vous emporterez de Luchon le même bon souvenir que moi.

Accolades, embrassades des rois, des putes et des marlous! ces derniers étant leurs meilleurs soutiens.

Et quand le roi se fut mis en route vers l’hôtel Sacarron où il logeait, Médéric Boutorgne put voir la Truphot passer le bras dans son pliant, serrer avec frénésie les mains de son compagnon, et l’entraîner en courant, pour, sans doute, loin de la foule et des regards profanes, aller cuver ensemble leur délire enthousiaste.

Ce que le prosifère ne savait pas et ce qui fournissait l’explication de cette scène était ceci: depuis dix ou douze jours, Madame Truphot, dans l’allée d’Étigny, faisait sa cour au Roi. Elle l’attendait là, chaque quatre heures, sur une chaise, trompant les longueurs de l’attente en coupant, avec des soupirs et des larmes sentimentales, les pages de Cruelle énigme, de Paul Bourget. Puis, du plus loin qu’elle l’apercevait, elle lui adressait à distance force risettes de ses vieilles lèvres parcheminées, exhibant le ris de veau de ses joues plissées, ployant son dos en arc de cercle, bien avant qu’il fût arrivé à sa hauteur, allant même, un après-midi, jusqu’à le précéder, pour, avec le Belge, effeuiller devant lui des pétales de roses et d’œillets, négligemment, comme sans y prêter attention. Vingt fois, peut-être, elle avait recommencé le même manège, si bien qu’un soir, vers six heures, le porteur de sceptre, touché par les attentions de cette vieille dame qui nourrissait pour sa personne un culte si exagéré, était allé spontanément lui décerner quelques mots aimables. Et chaque fois qu’il la rencontrait depuis, il ne manquait pas de s’arrêter et de prendre des nouvelles de sa santé.

Exagérer sa courtoisie et son terre à terre hypocrite avec quiconque du fretin, faisait partie, en dehors de son royaume, de la politique de ce Chef d’État, qui ne répugnait pas à être, en même temps, le miché le plus sérieux de toute l’Europe. Ce monarque très chrétien exerçait ailleurs, en Afrique, dans une partie du Congo, le métier de négrier, y rénovant de son mieux le commerce du bois d’ébène. Les noirs y étaient suppliciés par dizaines de mille, les villages brûlés, les fœtus arrachés du ventre des femmes grosses, les enfants lancés en l’air et reçus à la pointe des baïonnettes en un plaisant jeu de bilboquet, quand il arrivait que les malheureux indigènes ne montraient pas assez d’empressement à travailler sous la courbache, ou à livrer l’ivoire et le caoutchouc qui servaient au roi à payer ses passes dans les alcôves dispendieuses. Le bruit d’extraordinaires bénéfices et de massacres à ravaler son collègue Abdul-Hamid parvenaient de-ci de-là en l’Europe amusée, qui continuait à lui faire fête et savait qu’une partie de cet argent viendrait à ses lupanars. Dernièrement, il avait fait traiter ses sujets de Louvain comme ses esclaves du Congo, et il déchaînait l’admiration de ses collègues en royauté pour la poigne terrible qu’il cachait sous ses gants à côtes rouges de gentleman. Chaque année, il accourait ponctuellement faire une saison à Luchon où il expédiait à l’avance son faux ménage,—ce qui ne l’empêchait pas de goûter à toutes les grues retentissantes. Et il venait, tout récemment, de se montrer impitoyable pour les écarts de traversin des personnes de sa famille, et de témoigner d’un rigorisme incoercible en flétrissant, de façon publique, deux de ses filles qui, à son exemple, s’étaient autorisées à coucher illégitimement.

Ah! si la Truphot avait été de sang assez noble pour le recevoir chez elle, le traiter avec faste, comme le comte Boni de Castellane venait de le faire, et ensuite border ses draps en surveillant les coups de rein de ce gigolo septuagénaire et diadémé, c’eût été le couronnement de sa carrière.