Mais le Belge sentit ses brutalités naturelles prédominer. Il redevint féroce, n’ayant pas la victoire élégante; voltant lui aussi, de loin, il jeta avec cynisme, sans se retourner:
—Tu as raison, car ferais-tu un chef-d’œuvre; serais-tu un jour et tout ensemble Baudelaire et Verlaine, Balzac et Flaubert, tous les types dont tu nous rases, que tu pourrais encore te bomber...
Et il éclata d’un gros rire. Une minute après on entendit l’ocarina qui donnait l’envol à Petite brunette aux yeux doux.
Rentré dans sa chambre, Médéric Boutorgne envoya rebondir, d’une bourrade, jusqu’aux rideaux de la fenêtre, où elle s’accrocha en miaulant désespérément, la chatte de Cyrille Esghourde, la malheureuse Aphrodite, qui le hantait de préférence aux autres, et était venue se frotter à ses jambes. Puis il se jeta sur son lit, la joue appuyée à son coude, médita farouchement en une pose romantique de héros terrassé par le sort, besogna du plus aigu de son esprit à trouver enfin le moyen de salut tant cherché. Et la chatte, rassurée par son silence et son immobilité, peu à peu s’enhardissait. Dans le clair obscur de la pièce, avec son dos violâtre et chantourné, sa queue éployée en forme de guivre de blason, elle escalada le dos d’un fauteuil qu’elle écussonna, héraldisa, de sa ligne inquiétante, quasi-fantômale, éclairée par les deux topazes en flammes de ses yeux.
Supprimer Siemans, oui, l’assassiner par un moyen génial et qui n’éveillerait point le soupçon, c’est à peu près ma seule ressource, pensait froidement Boutorgne qui, malgré les apparences, ne s’avouait pas complètement vaincu. Tout, tout, plutôt que de réapparaître au Napolitain sans faste et sans gloire, comme par le passé. Faire un beau livre n’était rien, l’emporter de haute lutte sur la vie contraire, voilà où résidait le talent. Et il ne voulait pas, lui, qui était destiné plus tard à de grandes œuvres, se charger l’âme du poids de la déroute; il ne voulait pas consentir à la castration morale du vaincu. Parmi tous les procédés de meurtre sournois et sans danger que la littérature avait inventés, il était prêt à choisir le plus décisif. Mais auquel donner la préférence? Son imagination surexcitée évoqua d’abord les crimes fabuleux de l’Asie, le lacet de soie, le venin de trigonocéphale injecté dans la veine jugulaire pendant le sommeil, l’épingle d’or rapidement insérée dans le cervelet. Puis ce furent les thyrses de Bacchantes, les poisons de Locuste, l’aspic de Cléopâtre, la coupe de Médée, l’étouffement sous des pétales de roses découvert par Héliogabale, les breuvages de la Brinvilliers, qui tous manquaient d’à-propos. Il n’était point un dynaste oriental, un chef de Janissaires séditieux, ou un prétendant de souche royale; en tout cas il se trouvait par trop démuni d’esclaves noirs pour œuvrer selon le mode asiatique. Restait l’assassinat plus moderne, l’empoisonnement par certains alcaloïdes qui ne laissent aucune trace, mais il était dénué de connaissances en toxicologie, et le dangereux de l’affaire était, en l’occurrence, le pharmacien toujours délateur. Alors quoi? Qu’avait-il à sa disposition pour en finir? Il avait le bouillon de culture du tétanos, de la typhoïde, de la diphtérie, versé à pleines cuillerées dans le potage comme l’avait enseigné M. Eliphas de Béothus, le soir du dîner, chez la Truphot. Oui, mais les flacons de coli-bacilles, de septocoques, ne couraient pas les rues. On n’en trouvait chez nul épicier. Il aurait fallu être avantagé d’un ami dans un institut séro-thérapeutique et lui avoir, au préalable, filouté la précieuse fiole. Il n’était pas dans ce cas. Bigre!... quelque chose de rudement fort était la mouche charbonneuse, gorgée de pus cadavérique, insinuée dans la chambre à coucher. Le charbon donnait-il toujours la mort? Où trouver la mouche à tarière empoisonnée? Pourquoi ne pas injecter à Siemans, dans son sommeil, à l’aide d’une Pravaz, quelques ptomaïnes puisées dans la charogne d’un animal putréfié? Oui, mais si le Belge se réveillait?
Aucune de ces solutions ne satisfaisait complètement Boutorgne. Et pour la première fois de sa vie, il commença à douter de son esprit inventif.
Sur les quatre heures de l’après-midi, le gendelettre, qui avait déjeuné en ville, promenait dans l’allée d’Etigny son front couturé des rides de la préoccupation, raviné par la scarifiante idée fixe. Il n’avait pas encore trouvé le mode d’assassinat inusité avec lequel il pourrait perpétrer l’acte en tout repos, sans avoir à redouter jamais le juge d’instruction ou la fâcheuse Cour d’Assises. Malgré tous ses efforts, sa cérébration avait été sans résultats, et il en était venu à s’avouer à soi-même que, puisqu’il était resté ainsi à court de toute invention, ce continent de l’activité humaine qu’on nomme la littérature dramatique lui serait fermé à tout jamais.
Sous la feuillée épaisse, sous la voûte continue des frondaisons de la célèbre promenade, la foule était dense. Tous les kakatoës, tous les busards, toutes les orfraies, tous les tiercelets et toutes les perruches des perchoirs civilisés ou de la forêt de Bondy bourgeoise, réconciliés dans la même parade de sottise, jacassaient, lissaient leurs plumes, ou se frôlaient avec amour sous les ombrages conciliants, à l’heure que préconise le bon ton. Cette humanité déambulante n’était plus que sourires; les différents individus qui la composaient, ayant chacun avantagé leur plastique du rehaut et des vêtures qui étaient pour la mettre en valeur et pour investir le prochain de sexe adverse du désir d’y goûter, donnaient libre cours à leur sociabilité. Des gens se présentaient les uns aux autres, en émettant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, les banalités émétiques qui, pour les personnes bien élevées, servent à traduire, par avance, la joie qu’ils éprouveront désormais à commercer. Les grimaces congruentes à la bonne société se multipliaient pour mieux masquer l’intention profonde qu’avaient tous ces bimanes de se flibuster réciproquement leur femme, leurs maîtresses, ou leurs capitaux, avec toute l’hypocrisie et la cautèle de rigueur. Les beautés du boulevard, les catins érectionnantes, ayant transporté leur retape en Pyrénées, circulaient sous des harnais fracassants, empierrées de joyaux, malgré le plein soleil, et laissaient derrière elles une rumeur d’exclamations admiratives et un sillage de mâles en pâmoison. D’aucunes, ayant réussi à appâter de leurs charmes quelque crétin évidemment pécunieux, se hâtaient vers les petits gigotoirs qu’elles s’étaient ménagés dans les hôtels somptueux ourlant la voie de leurs façades pontifiantes et niaises. A la table d’hôte Sacarron, à travers les baies large-ouvertes, on pouvait apercevoir le geste obscène de Jean Lorrain mangeant des bananes, car il dînait là tous les soirs à cinq heures. Près de lui, un officier de la Légion d’honneur, un bourgeois autophage, dévorait une tête de veau. D’autres drôlesses, que le sort n’avait pas encore favorisées, imprimaient à leur croupe une saltation cadencée et s’efforçaient, en frôlant les hommes, de les allumer au pyrophore de leurs hanches redondantes. Et beaucoup parmi les conjointes légitimes, qu’escortait un mari découragé, un mari dont le tripot de l’endroit ou l’hiver dispendieux de Paris avait anémié le revenu ou saccagé la matérielle, travaillaient à rendre leurs prunelles fascinatrices, besognaient pour déterminer l’éréthisme dans leur voisinage, et lever, elles aussi, l’amant qui apaiserait les créanciers et sauverait les meubles de l’Hôtel des ventes.
Boutorgne, dans le désarroi de son esprit, et affreusement seul parmi cette foule, considérait stupidement depuis une minute, le respectable Mont Ventoux, au front chenu, au chef enneigé, qui trônait, patriarcal et majestueux, parmi le clan des pics de sa tribu. Mais les yeux du gendelettre se trouvèrent arrachés à la contemplation de ce furoncle géant par une légère bousculade dont il fut l’objet. Un lot de rastas émanés des Tropiques, au teint iodé, au complet polychrome, circonscrits par le feu des gemmes dont leur plastron, leur cravate et leurs manchettes étaient imbriqués, venaient de le dépasser. Instinctivement, en homme qui connaît la vie, Boutorgne mit la main à ses goussets: sa montre de nickel et la monnaie dont il était détenteur n’avaient point déserté sa personne. Rassuré, il allait reporter ses prunelles sur l’impassible Mont Ventoux, afin de le bien implanter dans son esprit et de pouvoir en tirer, si besoin était, une prose subséquente, quand, tout à coup, il tressaillit. Les gentlemen de Montevideo ou de Caracas, en débarrassant sa perspective immédiate, venaient de lui démasquer un spectacle inattendu, une scène quasi-symbolique et représentative à elle seule de presque tout l’ordre social. La Truphot était devant lui, assise à dix pas, sur un pliant, et un vieux Monsieur, grand, très grand, qui éployait le chasse-mouches d’une longue barbe blanche, au proboscide démesuré plongeant presque jusqu’au faux-col, un vieux monsieur vêtu d’un suit gris clair, que Boutorgne reconnut immédiatement pour être le roi des Welches, se dirigeait vers elle, accompagné d’un jeune homme mince et blond, son aide de camp sans doute.
En deux bonds, le gendelettre fut à portée, dissimulé derrière le tronc rugueux d’un gros platane.