Dehors, il enveloppa son précieux paquet d’un journal, prit une voiture à l’heure, et se fit conduire allée d’Etignym.

Comme il l’avait diagnostiqué, la Truphot et le Belge étaient là, assis tous deux côte à côte, dégustant l’un et l’autre les gazettes nationalistes de Paris, prenant patience, dans l’attente de la promenade quotidienne du roi des Welches, dont ils espéraient encore, sans doute, quelques politesses honorifiques. Et les ayant constatés, le prosifère, remonta dans son locatis avec un ricanement qui n’aurait point déparé, pensa-t-il, le masque de Machiavel.

—Cocher, rue du Mont-Ventoux; vous arrêterez à mon ordre. Dix minutes après, il trouvait fermée la porte de la villa. Circonstance profitable et que le sort pour une fois complice lui devait bien: la bonne était sortie, dans le dessein, sans doute, d’aller négocier l’achat des provisions du soir, ou de retrouver peut-être le garçon de bains avec qui elle réalisait le voluptueux simulacre de se continuer.

Médéric Boutorgne avait une clé; il entra, poussa la porte avec précaution, s’immisça dans la cuisine, s’y empara d’un large couteau à découper, et s’assit sur une chaise, pour, bien tranquillement et en toute minutie, l’astiquer avec un torchon et la brique à polir. Cinq minutes ainsi, il fourbit la terrible lame, puis quand elle fut à point, redoutable et bien nette, il en entoura la pointe d’un chiffon de papier, reprit son paquet et pénétra dans sa chambre. Là, il déposa le tout sur son lit, et couché à demi sur une petite table lui servant à travailler, il tira à lui une large feuille de papier qui, en quelques instants, se trouva couverte d’un dessin bizarre. En lignes nettes et précises, il y avait configuré un torse d’homme avec la tête, l’attache des bras et le renflement des pectoraux. Cela tenait à vrai dire plus de la planche anatomique que de l’académie.

Le cœur, les poumons, le foie, les intestins s’y trouvaient indiqués avec l’encerclure des côtes, toute la cage thoracique. Quand il eut fini de situer ces viscères avec assez d’à-propos, il zébra la feuille de petites inscriptions brèves, en écrivant de la main gauche, pour dénaturer son écriture.

Le cœur est difficile à atteindre, se méfier du portefeuille qui fait cuirasse.

Dédaigner les poumons où la blessure est quelquefois guérissable.

Le ventre est, en somme, l’endroit comportant le moins d’aléa, et où le coup est toujours mortel.

Le dessin séché à la chaleur de son haleine pour éviter les traces compromettantes au buvard, Boutorgne quitta sa chambre et passa d’une allure décidée dans celle de Siemans. Il défit son paquet, qui contenait une dizaine de brochures anarchistes rouges et noires, au titre farouche et menaçant, des journaux de petit format aux manchettes comminatoires, des fascicules sans aménité où, à chaque page, se trouvait proclamée la nécessité d’incendier sur l’heure la porcherie sociale. Une ficelle tranchée d’un coup de canif fit ébouler à ses pieds, en dehors du papier d’emballage, cinq à six opuscules incarnats intitulés: Les crimes de Iaveh, d’Aurélien Faible, le plus notoire des bateleurs verbeux de l’Idée libertaire, un drôle qui travaille dans l’anarchie comme d’autres dans la traite des blanches, un Galimafré nauséabond, qui dénonce sans relâche la malfaisance du bourgeois, et gagne à ce métier, comme il s’en vante, trente mille francs par an, employés non à faire de la propagande, mais à trousser des femmes et à se vautrer en des noces hypocrites, loin des compagnons affamés qu’il a embarqués sur son bateau. Cet écumeur de l’ingénuité révolutionnaire, qui a réussi à sauver son épiderme de toute malencontre quand ses disciples catéchisés par lui donnaient leur tête sur l’échafaud, fait étalage de pauvreté dans un galetas sordide de Montmartre et galvaude en d’innommables ribotes les revenus de millionnaire qu’il extirpe a la simplicité des déshérités. Sa sincérité est du même aloi que celle de Georges Sirbach et son talent du même acabit que celui de Truculor. Les miséreux, qui viennent ouïr ses conférences, ruissellent bientôt sous les humeurs peccantes, la leucorrhée intarissable, d’une sentimentalité de premier à la soierie, dont il est l’éclusier vigilant. Il évoque à chaque instant, par exemple, les «oasis de l’avenir», chante sur l’air de «Au temps des cerises», le «temps d’anarchie», parle des «femmes qui, n’étant plus obligées de se vendre, seront heureuses de se donner.» Et rien ne peut réfréner cette romance scrofuleuse, cette averse implacable de fleurettes bleues trempées dans le jus des écrouelles de la niaiserie.