Médéric Boutorgne truffa alors la couche du Belge de toutes ces brochures, insinuant de préférence celles d’Aurélien Faible sous le sommier; il en farcit l’armoire ainsi que les piles de linge, et en plaça quelques-unes sur la planche du porte-manteau. Puis il inséra son petit dessin dans la doublure d’un vieux veston, et, déchirant la couture du matelas, il y hébergea le terrible couteau de cuisine. Dix fois, il trembla à l’idée que la petite bonne pourrait rentrer à l’improviste et le surprendre, mais le sort continuait à le protéger. Maintenant, il ne restait plus qu’à refaire le lit, à remettre toutes choses en place. Satisfait de soi, il ramassa quelques tordions de papier traînant à terre, borda soigneusement les draps, aplatit la couverture, s’attardant à ces détails en homme qui n’a que des éloges à s’adresser et, en conséquence, décerne mentalement un satisfecit à sa volonté trempée aux meilleures aciéries Nietzschéennes. Il résista même, de son mieux, au besoin lancinant de proférer quelques-unes de ces paroles mémorables que la littérature a mises dans la bouche de ses héros ou de ses archétypes en des situations d’importance à peu près équivalentes. Cependant, sur le palier, il pensa que l’acte n’avait aucune valeur par lui-même, après tout, s’il ne se réclamait d’un parler adéquat, seul en pouvoir de le magnifier. Le poing tendu vers un supposable horizon, il défia la vie, le destin, l’au-delà, tout ce que les hommes peuvent évoquer en désignant les lointains de leur dextre crispée.
—L’Intelligence a violenté la Fortune, proféra l’avorton, le cou rentré dans le buste, et la bouche presque au ras des épaules.
Le reste de la journée se passa sans incident; la Truphot et son amant, qui rentrèrent vers sept heures pour dîner, l’entourèrent comme la veille d’attentions et de prévenances émues. Siemans lui fit même cadeau d’un porte-cigarettes arabe, en maroquin noirâtre clouté d’acier, qu’il avait acheté pour lui près du casino et sur lequel il avait fait graver: A Médéric, souvenir d’amitié. Réintégré dans sa chambre, après la détente de bavardage qui prolongea le repas, il mit de l’ordre dans ses affaires, réunit en tas le plus gros de ses nippes vagabondes, de façon à pouvoir filer au plus vite si la nécessité d’un départ précipité s’imposait. Et il se coucha très tard, assuré par avance d’une insomnie fiévreuse, dans l’attente du soleil qui devait prêter sa lumière à des événements d’ordre capital pour lui.
Le lendemain, les circonstances s’engrenèrent les unes dans les autres comme il l’avait prévu, et le dénouement escompté se déclencha bref et terrible, couronnant ainsi sa stratégie d’un plein succès.
Caché derrière les arbres obèses de l’allée d’Étigny, il vit, sur les cinq heures, deux individus sans élégance, aux mains énormes, presque aussi grosses que celles qui, en fer-blanc, servent d’enseigne aux gantiers provinciaux, deux individus, embellis d’une redingote aux plis métalliques de frère mariste en civil, se détacher subitement du roi des Welches qui commençait sa promenade, s’approcher de Siemans déjà prosterné, et le cueillir sans douceur pour l’entraîner en dehors de la foule, malgré ses protestations et les coups de pliant de la Truphot.
—C’est un anarchiste que l’on arrête, disait Médéric Boutorgne à quelques baigneurs témoins du fait; il est venu ici pour tuer le roi des Welches.
Et bientôt des cris de mort retentirent sur les talons des deux policiers, de la vieille femme et de son malheureux amant.
—Branchez-le! branchez-le! il faut le lyncher!... hurlaient des gentlemen du dernier genre dont les moustaches, le capillaire et le reluisant profil, chaque jour et durant de longues heures, étaient évidemment sarclés, travaillés et entretenus, sans que jamais leur intelligence parût bénéficier de semblables soins.
—Écorchez-le vivant! vociféraient, les ongles tendus, d’affriolantes femelles du grand monde et du demi dont la fonction unique, dans la société, consistait à entrebâiller leurs orifices à tous venants.