Comme le conflit tournait à l’état aigu, Monsieur le Président a dû intervenir pour les empêcher de se pugiler à l’audience, alors qu’à bout d’arguments, après s’être jeté à la tête l’École de Nancy, le professeur Toulouse et le docteur Lombroso, ils allaient en venir aux mains. Et bien! tous étaient imbéciles, ou mentaient impudemment. Je ne suis pas atteint de vésanie, d’aliénation mentale, comme ils l’ont affirmé, et point n’était besoin de tant de détours ni d’un pareil abus de vocables tirés du grec. Ils n’avaient qu’à énoncer cette évidence, sans controverse possible, ils n’avaient qu’à formuler ceci: la cervelle des gens de ma caste, le crâne des bourgeois, et par conséquent le mien, élabore à l’ordinaire, grâce à une éducation et à un entraînement appropriés, plus de caca que l’intestin. Le cerveau des bourgeois étant indéniablement une tinette, qu’a-t-on besoin d’ajouter après cela? Ainsi, j’étais expertisé du coup. Mais vous pensez que je suis occupé à vérifier l’opinion émise sur moi, à faire la preuve que je suis fou. Non, seulement, je vous le répète, délié de tous les liens civilisés, j’ai maintenant horreur du mensonge et de la sottise. Or, tout le monde a menti devant vous: les témoins dont l’intelligence et la lucidité ne vont pas jusqu’à se remémorer exactement ce qu’ils ont vu, et le Ministère public qui prête à nos actes des mobiles qu’il sait parfaitement erronés. Celui-ci ment par métier, et gagne à cela autant d’honneur que de profit: ce qui le fait jalouser par mon avocat qui vient de flagorner les jurés, lui, qui a vanté leur bêtise, leur ignorance, leurs turpidités, et qui allait me faire acquitter, l’animal, si je n’étais intervenu à temps, moi, qui ne saurais endurer, depuis que je ne suis plus un homme respecté, qu’on jette les baves et les mucus du mensonge, les purulents crachats de l’hypocrisie sociale, au visage de la grelottante, nitide et virginale Vérité!

L’acte d’accusation me reproche d’avoir, en moins de deux ans, commis cinq assassinats, successivement sur la personne des sieurs Auguste Moulubas, dit «l’Albinos du Sébasto», Félix Mitou, dit «la Punaise des Abattoirs», Ernest Loupi, dit «le Deschanel de Ménilmonte», Emile Leviandé, dit «le Costo de Javel» et Son Excellence Marie Serge Demétrius de Soukanarine, prince de Tépéïoff, lieutenant aux Chevaliers-gardes de S. M. l’Empereur de Russie.

Pourquoi un homme comme moi, inscrit au Tout-Paris, membre de deux grands cercles, et possesseur par surcroît de trois cent mille livres de rente, a-t-il assassiné cinq personnes, dont quatre étaient des souteneurs avérés? Voilà ce qu’il serait peut-être intéressant de déduire, car j’imagine que vos intelligences, Messieurs de la cour et Messieurs du public, ont, depuis longtemps, fait justice de la divagation des scientistes qui m’arbitrent fou à lier et que votre droiture naturelle s’est révoltée, d’autre part, devant la manœuvre géniale mais artificieuse de mon avocat.

S’il faut en croire l’état civil que m’assigne l’accusation—état civil faux peut-être—je suis issu de la conjonction cutanée d’un couple de bonnetiers enrichis, et je vins au monde dans le Faubourg Saint-Denis, en la maison même qu’illustra pour jamais la naissance de M. Félix Faure. Toujours d’après l’accusation, je vécus ma jeunesse parmi le pilou, les cotonnades, la rouennerie et les mouchoirs de Cholet, à l’exemple de Sully-Prudhomme. Comment suis-je donc parvenu à ce mode cérébral si compliqué, auquel la science, tout à l’heure, n’a rien compris? Oui, comment, engendré par des gens aussi simples, dont la cogitation et la volition étaient pour le moins problématiques ou comparables seulement à celles des arapèdes et des vieux parapluies, comment suis-je devenu, moi, au point de vue mental—je m’autorise à le dire—une sorte d’objet d’art, quelque chose comme un de ces vases murrhins, œuvres des Parthes et de la Carménie, une de ces coupes que Corinthe fabriquait jadis, et qui mariaient à la transparence adamantine du cristal les lueurs fugaces, métalliques et capricieuses des plus subtils émaux? Oui, comment suis-je devenu cela, moi, alors qu’eux, mes auteurs, restaient la poterie fruste, l’argile grossière façonnée maladroitement par une Société abêtie? Voilà ce que je ne m’explique pas. Quelque inconnu aura, sans doute, au lieu et place de mon père, jeté dans mes veines un sang moins plébéien, un sang distillé et décanté vingt fois par les alliages les plus généreux, ou bien encore sublimé par le feu divin du génie... Mais... je vois aux mouvements de l’assistance et des jurés, qu’une lourde réprobation, de ces paroles, doit être la récompense... Qu’ai-je dit Messieurs?... Ah! c’est vrai! j’ai jeté le soupçon sur ma mère, ma mère qui n’était peut-être pas la conjointe d’un bonnetier. Pourquoi de tels sursauts indignés? Ne vous avais-je pas averti tout à l’heure que je n’adorais plus qu’une chose, que je n’avais plus qu’une idole: la Vérité. En parlant ainsi, sans aucun souci de la déférence filiale, j’ai sans doute, à vos yeux, perdu le droit de me réclamer encore du ton de la bonne compagnie. Mais laissez-moi vous dire que les gens bien élevés, le parfait crétin ou l’académicien reluisant, ce qui est la même chose, qui sacrifient avec ténacité aux belles manières, à la mode, aux bienséances, non moins qu’aux opinions reçues, sont animés d’un tel besoin de sacrifice qu’ils paraissent, aux convenances, avoir sacrifié jusqu’à leurs vésicules séminaux. Or, moi, j’entends déambuler à mon aise dans l’idéologie des gens qui ne sont pas émasculés. Traitez-moi de cynique, de fils dénaturé, d’impudent ou d’amoral, cela m’indiffère, puisque le premier qui parla d’immoralité fut sans doute un impuissant ou un pédéraste s’efforçant de donner le change; tout comme le premier qui inventa la Loi, et assura ainsi la sauvegarde des canailles à venir, fut à n’en pas douter, un scélérat condamné par l’opinion pour un méfait notoire et qui s’efforça désormais d’avoir raison devant tous par un subterfuge inattendu. Ceci, nettement déduit—et il est bien malheureux que de telles évidences vous viennent d’un assassin—pourquoi me priverais-je d’émettre à propos de ma mère une hypothèse vraisemblable? Que me font vos billevesées sociales et le respect préconçu des ascendants immédiats? Ma mère m’a jeté de force dans une aventure qui s’appelle la vie, dans une effroyable aventure dont je ne puis sortir que par la mort. Elle ne s’est point préoccupée de savoir si ma mentalité, mon caractère et mes aspirations, qui ne devaient surgir que plus tard, s’adapteraient à la vie. Elle m’a conçu par plaisir et mis au monde par nécessité. Elle m’a précipité de force moi, pauvre ovule sans défense, dans un monde auquel, peut-être, je n’aurais pas souscrit. Pourquoi voulez-vous que je lui décerne le respect et l’amour, tout de suite, à priori, sans jamais réfléchir sur un pareil forfait. ni procréer ni détruire, c’est la loi de la civilisation supérieure dont je n’ai pu, hélas! réaliser que la première partie. Elle a obéi à la Nature, direz-vous, triste explication! Elle m’a donné le jour, pourriez-vous ajouter encore, mais c’est justement ce que je lui reproche. Abstiens-toi, a dit le philosophe athénien. Esclave imbécile d’un instinct scélérat, que n’a-t-elle pu connaître et goûter la divine sagesse, en cette parole incluse!

Vous le voyez, il faut en prendre votre parti; je suis de ceux dont parle le Dante, «qui blasphèment Dieu et leurs parents, la race humaine, le lieu, le temps où ils naquirent et la semence de laquelle ils sont issus.»

Messieurs, je continue... A la fin de ce discours, mais seulement à la fin, je dévoilerai ma personnalité réelle; jusque-là je veux bien consentir au curriculum que l’avocat de la République m’a imparti, réservant pour plus tard les aveux définitifs sur l’être énigmatique que je suis. Vous pourrez alors toucher du doigt l’inanité de vos instructions judiciaires et le ridicule de vos débats d’assises. L’ordinaire cortège des témoins, préalablement travaillés par les agences Tricoche et Cacolet à 50 francs le faux témoignage, l’éloquence glaireuse du Ministère public, les lieux communs en décomposition des grands avocats, sont, à n’en pas douter, pour que la femelle du gorille s’applaudisse de n’avoir pas, avec son espèce animale, versé dans la Parole, et partant dans l’idée de Justice, quand la chute qui la précipita du haut d’un cocotier et la peur qu’elle en ressentit lui firent faire cette fausse couche qui, depuis cette minute mémorable, s’appelle l’Homme.

Mais, pour en revenir à ma cause personnelle, et s’il faut en croire le porte-vindicte de la Société, je me montrai jusqu’à la mort de mes parents un fils parfait, une géniture en tous points profitable, un embryon dont la fécondation n’était vraiment point à regretter. Toujours d’après lui, dès que je fus mon maître, je négociai avec la Nonciature l’acquisition d’un titre à particule, et je disparus.

La Société perd ma trace pendant dix années et ne me retrouve que depuis exactement vingt-deux mois. Qu’ai-je fait pendant ces deux lustres? Quels sont les travaux glorieux, les hauts faits ou la plate et bourgeoise existence dont je puisse me réclamer afin de dissiper ce qu’il y a de mystérieux dans ma carrière? Vous dirai-je qu’à peine lancé dans la vie, parmi mes congénères, je me trouvai bientôt, comme tout être intelligent doit s’y attendre, dans la posture d’un nageur qui traverse un bras de mer peuplé de requins. Cela vous est indifférent, n’est-ce pas? et vous préféreriez sans doute que je descendisse des nébulosités du général aux précisions du particulier? Mais ce que j’ai fait vous ne le saurez point, car vos mentalités respectives seraient incapables d’en savourer la sublime grandeur. Qu’il vous suffise d’apprendre que les deux conceptions, les deux œuvres magnanimes auxquelles j’avais voué ma pensée et ma fortune durent être abandonnées, l’une après l’autre, et que de surprenantes phases morales, à partir de cet instant, commencèrent pour moi.

Dès que je fus vaincu, dès que j’eus roulé à terre, l’âme saignante, pantelante et tronçonnée, l’Hydre de Bêtise qui, telle Echidna, le monstre à cent têtes, trône assise sur le monde, et dont tous les humains lèchent le périnée avec ferveur, poussa vers moi une de ses tentacules, m’aggrippa et m’attira sur son sein.—Vis comme les autres hommes, me souffla-t-elle; emploie le formulaire tout préparé qui leur sert de conversation; donne des poignées de main aux scélérats; fais ta cour aux crapules respectées; sois neutre, atone et sans originalité; garde-toi de la sincérité comme du typhus; dépense ton argent à goûter à tous les cacas dispendieux et à tous les pipis réputés, connus dans les grands restaurants sous le nom de boissons ou de nourritures; va-t’en dans les cercles ajouter des chapitres infinis au sottisier en honneur dans les salons; que la famine du Pauvre et la douleur des suppliciés te soient source d’appétit et de réconfort; en surplus, chemine de ton mieux dans les pertuis et les orifices de la Femme, car par dessus tout, tu entends, il faut faire l’amour.

Que répondre à cela? Jusque-là, les seuls débats de l’esprit m’avaient attiré, et j’ignorai tout ce qui compose le bonheur selon la définition acceptée. A cette énumération savante des délices civilisées, un ressac intérieur bouscula tous mes organes; des salives voluptueuses et plus déferlantes que l’embrun d’équinoxe emplirent ma gorge, roulèrent en tumulte dans ma poitrine, parurent même refluer jusqu’à mon cerveau, habité déjà par la horde furieuse de toutes les concupiscences. Ah! oui, vivre, vivre, vivre! comme dit l’École naturiste; je hurlai ce verbe sur tous les tons, en un besoin, un désir farouche, des pamoisons qu’on venait de me citer... je répétai ce mot VIVRE, dans un crescendo furibond, en modulant ses deux syllabes avec tous les dièzes de volonté que j’avais à ma disposition.