Les entreprises par lesquelles je résolus de débuter, furent l’amour et le sport, entreprises qui permettent immédiatement à un homme de ma condition de s’imposer au respect et à l’envie de ses semblables. Hélas! Hélas! pourquoi la Nature m’avait-elle conditionné pareillement? Une rancœur morale, une détresse physique, une panique d’âme et de nerfs, survenaient toujours à l’issue du moindre de mes comportements amoureux. Je n’évoque pas ici, Messieurs, les trahisons de mes maîtresses, trahisons qui, pour un être de complexion raffinée, sont le véritable et même le seul charme d’aimer. La trahison, en effet, remue profondément la bile, active toutes les sécrétions peccantes, précipite l’amant, désireux de se réhabiliter devant soi-même, à la recherche d’autres femmes qui découvriront enfin toutes ses qualités méconnues par les précédentes; elle l’empêche de se vautrer dans la bauge de l’habitude, le restitue à sa norme immuable de sottise et de méchanceté et, selon le vœu de l’Espèce, l’actionne vers des croupes subséquentes qui remplaceront ou feront oublier l’arrière-train coupable.

Hargne et ironie du sort! quand j’avais goûté à ce que l’humanité proclame être la plus grande des voluptés, une pestilence d’asphyxie, un remugle de puisard, accouraient pour emplir mon esprit et ma chair à ce seul souvenir et me faire grelotter de dégoût et d’effroi pendant d’interminables semaines. Qu’était-ce donc? Peut-être n’y avait-il là que morbidité passagère ou manque d’entraînement. Je m’acharnai, j’inventai des dialectiques à mon usage, ce fut en vain. Toujours, en me traînant par les cheveux, pour ainsi dire, je me ramenai chez la courtisane, la pallaque ou la femme du monde, comme un malheureux, après avoir fui, se traîne à force de volonté devant le davier du dentiste. Toujours, toujours, je revenais de la chose avec le même goût indélébile de fange ou d’assa fetida dans la bouche. Les deux sexes de l’humanité, sans compter les sexes adventices, qui passent la majeure partie de leur existence à se flairer réciproquement, qui se fourbissent l’épiderme de la caresse de leurs paumes, comme on fourbit du ruolz avec une peau de daim, qui échangent la fadeur de leurs haleines, les relents hypocrites de leur larynx et accolent leurs babines, cependant que les moustaches se promènent sur les faciès adverses au milieu des petits hi! hi! de plaisir et du roulis des sclérotiques renversées, tout cela, y compris la confondante imbécillité du langage d’amour, l’inénarrable ridicule des «aveux», la puante scurrilité de l’accouplement, qui fait soubresauter les deux bipèdes en travail à l’instar d’hamadryas qu’on empalerait vivants, tout cela s’exhibait à mes yeux comme d’un grotesque à déconcerter l’esprit de Monsieur Leygues, lui-même.

Effroi! Soudain, à l’issue d’un de ces désarrois, une question terrible se posa pour moi. Avais-je sans le savoir des goûts contre nature?

Affolé, terrifié, anéanti à cette pensée, je vécus des jours sans nom, et, un soir, avec la belle franchise et la décision spontanée qui composent le fond, l’idiosyncrasie de mon individu, je résolus d’élucider le point délicat. J’accolai des cinèdes fameux, des bardaches cupidonés, je perforai des gitons dont eussent rêvé les Valois, les papes de la Renaissance et quelques-uns de nos plus brillants chroniqueurs. Je devins un habitué de «l’arbre d’amour», dans notre promenade élyséenne; je hantai quelques-unes des «Théières», c’est-à-dire des vespasiennes les mieux achalandées de nos boulevards. Et il m’arriva de dévorer un homme dans son centre, comme dit Catulle. Ah! ce fut pis encore! du guano empouacra ma gorge, des geysers de purin giclèrent dans mon âme... Alors seulement, je connus que seul d’entre tous les hommes, peut-être, je n’avais pas été embrigadé parmi les serfs du désir, parmi les leudes de l’amour normal ou antiphysique. Mais que faire, que faire sur cette planète, si l’on répugne à chevaucher d’autres êtres avantagés d’un pubis ou porteurs de génitoires? Ce fut atroce, Messieurs, d’autant plus atroce que le vide et le néant du Monde m’apparurent dans leur entier, et que le sport, du même coup, en vint à me dégoûter. Monter en steeple; au pesage de Longchamps, huer M. Combes, le seul Républicain qu’on ait vu au pouvoir depuis la Convention; être un des premiers maillets du golf ou du polo; faire du 130 à l’heure en palier; ouïr Monsieur Edmond Blanc; fréquenter Monsieur de Dion; frôler Madame du Gast, s’avéra stupide non moins que déshonorant pour un homme de ma mentalité.

J’aurais pu, étant données ma nature sensitive et ma remarquable compréhension capable de tarauder l’inconnu et le mystère le plus rebelle, j’aurais pu, me direz-vous, m’orienter vers les arts. Mais quoi? Faire de la littérature? Traiter, par le julep gommeux du roman à 3 cinquante, le catarrhe esthétique des personnes qui ont la déplorable habitude de s’intéresser, à travers 400 pages, aux comportements d’autrui? Assembler des vocables, perpétrer des phrases, distiller et passer vingt fois à l’alambic la saveur des épithètes, à quoi cela sert-il? Créer des types, modeler à nouveau des Werther, des René, des Rastignac, des Rubempré, sur lesquels, immédiatement, des imbéciles, à défaut d’originalité propre, seraient venus se modeler avant que le néant ne se fût refermé sur eux, comme l’eau du fleuve se referme sur l’ablette qui vient de gober une mouche, à quoi bon?

Et puis ayez un style sage et poli, soyez juste milieu, tout à fait réservé dans vos adjectifs, et même castré un peu; pour toute couleur, passez votre prose à la mine de plomb, alors vous serez un écrivain. Mais ne vous hasardez jamais à faire éclater le creuset de la phrase sous les flammes généreuses de l’indignation ou de l’enthousiasme: votre genre ne serait pas recevable disent les pontifes. Cela n’a pas grande importance, du reste, car l’écriture, le style, l’imagination, le talent, ont-ils servi à autre chose qu’à formuler de nouveaux modes de mentir ou de se leurrer soi-même? L’homme est animé d’un étrange besoin, qui suffirait à lui seul à faire éclater l’infériorité de son espèce animale: celui d’élaborer des fables, pauvrement imaginées pour la plupart, et d’en bercer sa douleur. Est-ce que c’est le fait de l’intelligence de croire à des contes, si brillants soient-ils, et de remplacer les mythes, au fur et à mesure de leur putréfaction, par d’autres mythes? Depuis les histoires de corps de garde et les pugilats de soudards grandiloquents qu’a formulés Homère, jusqu’aux affabulations carnavalesques du père Hugo, l’être humain en est resté à la mentalité des enfançons: il faut toujours qu’une nourrice lui murmure à l’oreille quelque chanson niaise pour le calmer ou l’endormir. Voyons, je vous le demande un peu, quel poème de vérité, quel roman aux mille phases, quelle tragédie suant l’horreur et l’effroi, approcheront jamais de cette constatation à la portée du premier venu: à savoir que la Nature est la Gouine scélérate qui a volontairement créé le mal, qui a fait l’homme mauvais, qui a décrété que toutes les espèces s’entredévoreraient, afin de jouir sadiquement de la Douleur emplissant l’univers, dans le besoin où elle était d’assurer la pérennité du crime, et qu’à cela, il n’y a rien à faire....

Or cette constatation suffit à tout; après elle, la littérature s’exhibe ridicule et infatuée de sa propre impuissance à rien changer de l’état de choses. Tout est inutile, puisqu’on ne réduira jamais la malfaisance de la Nature, voilà la seule chose digne d’être écrite. Ceci dit, il convient de se taire. Hormis cela, le reste n’est plus que proses à l’adresse des crétins, qui veulent à toute force qu’on leur ourdisse des histoires d’amour, qu’on les intéresse, qu’on leur tire des pleurs, avec les aventures douloureuses de leur prochain, quand ce même prochain, venant à périr de famine sous leurs fenêtres, ne leur tire pas une larme, parce que les péripéties n’ont pas passé par l’imprimerie. Car, vous l’avez tous constaté, la Douleur, la Misère, dans la rue, n’excitent la compassion de personne. Dans un livre elles font pleurer tout le monde.

Si je me sentais peu enclin aux Belles-Lettres, il restait la peinture et la musique, pourrez-vous répondre, dans l’intention visible de m’embarrasser. Or, je n’éprouve aucune gêne à confesser maintenant que la peinture et la musique—sur lesquelles je me suis tout d’abord illusionné—sont bien les derniers travers dans lesquels un homme puisse verser. Qu’est-ce que c’est que la peinture? La représentation d’une chose, d’un décor, d’un homme, à un moment donné de son époque, de sa vie, et une fois pour toutes. La peinture, vous en convenez, ne peut reproduire qu’un aspect momentané, qui désormais ne variera plus. Mais n’est-ce pas la négation même de la Vie, que de nous offrir cette vision figée, stéréotypée, immuable, que rien ne saurait plus modifier sans attenter à l’œuvre d’art, alors que la condition de la vie est de se modifier sans cesse et d’être non pas une immobile, mais diverse et mouvante? Quel ridicule effort vers l’insaisissable, la peinture a-t-elle donc tenté? L’humanité n’est pas encore sortie des limbes de la civilisation; nous sommes en pleine barbarie, voilà pourquoi il y a encore des tableaux, dont la juste destinée—qui nous venge bien—est d’être vantés par Péladan, d’embellir l’intérieur de tous les snobs, de tous les Chauchard ou autres ploutocrates acéphales de cette planète justement diffamée.

Quant à la musique, ce n’est qu’une chatouille à tous les endroits obscènes de notre individu, une titillation sur le prépuce sentimental. Elle ne s’adresse qu’à la fibre, jamais à la Raison, ne déchaîne que des sensations, et fait ainsi lever dans la chair tout ce que la Nature y a entreposé d’abject ou de ridicule. Prenez, en effet, Messieurs, les animaux les plus vils de la création, la vipère, le crapaud, l’araignée, le scolopendre ou l’officier de cavalerie; jouez-leur en partie un oratorio de Bach, ou une sonate de Beethoven, vous allez les voir donner, sur l’heure, les signes les plus évidents de la volupté; leurs écailles ou leurs pustules, vont immédiatement s’épanouir, se dilater d’aise infinie, de plaisir exacerbé. Pour mieux établir ma démonstration, j’ajouterai que si vous leur récitiez, dans la minute qui suit, la Prière sur l’Acropole, de Renan, ou la Mort du loup, de Vigny, la vipère, le crapaud, l’araignée, le scolopendre, l’officier de cavalerie, se feront immédiatement disparaître avec toute la vélocité dont ils sont capables. Le silence, d’ailleurs, aura toujours plus de génie que les musiciens, n’est-ce pas? Voilà, je suppose, qui est parler.

Puisque je répugnais «aux ambitions du grand art», pour me servir de votre langage, il m’eût été loisible,—pourrez-vous penser—de me déterminer vers des virtuosités moindres. J’aurais pu, à votre sens, me faire journaliste? Maintenir dans le même état d’hébétude la clientèle d’un journal; vivre de maquerellat, de chantage ou de prostitution; être loué à la journée ou au mois par les marchands de suppositoires retirés des affaires qui détiennent les feuilles à grand tirage; consentir pour arriver à ce que mon sphincter serve d’encrier aux pontifes de la Rubrique; me mettre en carte aux fonds secrets; échanger sans résultat des balles à vingt-cinq pas ou des aménités à bout portant avec M. Arthur Meyer, autant valait, tout de suite, faire les lits de la Nonciature.