Voyager alors? figurer parmi ce bétail éperdu que le snobisme et les «Baedeker» incitent à la déambulation, de juin à septembre, et qui, de wagon en paquebot, de la plage à la montagne, vient déferler en bêlant devant les beautés naturelles que le crétinisme contemporain, secondé par les hôteliers et les imbéciles des journaux, a mises à la mode. Un kodak brinqueballant dans le dos, afin de bien affirmer qu’on a été délesté de toute intelligence, affronter la vague estivale, la mer, cette grande proxénète, cette grande entremetteuse des adultères de la classe moyenne. A Trouville, dans la saison, pendant que l’employé du Casino, armé d’une gigantesque écumoire, écrême les flots crétés de pellicules par le bain des touristes, comprendre enfin les colères de l’Océan, ses furies vengeresses des mois sombres, quand, plein d’une rage légitime, il se lance à l’assaut des falaises, semblant ainsi vouloir dévorer la terre pour la punir d’avoir déversé sur lui, à travers seize semaines, les boniments des snobs, les propos des bourgeois et la stupidité des paroles d’amour. Vous me direz que devant la mer il y a le soleil qui, telle une hostie sanglante, est avalé par l’horizon céruléen. Moi, quand le soleil se couche, je pense à tous les crimes, à tous les forfaits, à toutes les hideurs, que sa lumière a permises encore ce jour-là. Et je le hais, je l’exècre, je l’abomine; et pour ne pas être le «voyageur» qui salue sa beauté maléfique, je préférerais être prisonnier des ténèbres les plus visqueuses, des ténèbres d’Église; je préférerais passer ma vie à remplir, avec zèle et les yeux crevés, la charge la plus horrible, l’office de Grand Masturbateur du Vatican, par exemple!

Mais vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer.

Pourquoi, si tout te dégoûtait, ne t’es-tu pas révélé orateur ou bien encore sociologue? Je vous attendais là. L’Occident est ravagé par deux maux: la syphilis et la manie de l’éloquence. Le tribun qui, sur le plateau, désoblige la sérénité des couches d’air ambiantes, donne l’essor à ses prosopopées, met en valeur chacune de ses tirades, et fait un sort à tous ses mots, est un individu qui n’a jamais pris conscience du grotesque. De plus, c’est un cabotin-né. Comment sans cela pourrait-il consentir à se démener, afin d’embellir sa marchandise par sa propre gesticulation? Et comment quelque jour, ne s’enfuit-il pas en se frappant la poitrine pour s’en aller décéder de remords, dans un coin ignoré, au souvenir des stupidités qui lui ont forcément échappé? Affamé de célébrité, avide de gloire, l’orateur consent à tout, aux plus immondes attouchements, afin de se concilier la Foule et il n’hésite jamais à lubrifier le coccyx du Public de sa langue opiniâtre. Non, voyez-vous, tout homme qui besogne sur des tréteaux est un prostitué. Pour ce qui est de la sociologie en quoi Monsieur Drumont et Monsieur Jaurès brillent, d’un éclat pareil, tout ce qu’elle peut enfanter se manifeste imbécile suprêmement; et les systèmes des Réacteurs comme ceux des Révolutionnaires se rejoignent avec ensemble au même confluent de puérilité. Chaque fois qu’il vous sera donné d’entendre un des fantoches de la partie vous parler de Société harmonique, vous affirmer qu’il est en possession de supprimer la misère, le mal et la douleur, vous n’avez qu’à engager avec lui ce petit dialogue:

—As-tu le moyen de décrocher, d’éteindre le soleil, ou d’empêcher les hommes de se reproduire?

—Non.

—Eh bien! alors tais-toi, car ce sont les seuls expédients pratiques pour abolir ce dont tu parles.

Mais il restait, vous y avez tous songé, la carrière politique. M’instaurer candidat nationaliste et sauver la Patrie, là était le salut, n’est-ce pas, Messieurs les patriotes du Jury? Non, cela n’était pas possible. Mon comité m’aurait enjoint, toute affaire cessante, de railler les Bretagnes, d’accourir à la rescousse des croyants coprophiles qui, là-bas, remplacent les roses, les lys et les myrtes de l’autel par la fiente des dépotoirs. Passer des journées entières, assis sur le chaperon d’un mur, à embrener les commissaires du Gouvernement et prouver ma qualité de bon Français par un brio de stercoraire, me parut être une attitude sans élégance. Un aiguillage, un seul, me restait à tenter: devenir un dilettante, un raffiné; en un mot, me muer en imbécile à l’égal des cérébraux. Désireux d’obtempérer aux conseils dont je vous ai parlé tout à l’heure, anxieux de vivre selon la norme de ma caste tout en restant un intellectuel, je m’y essayai. Et, en toute habileté, je résolus de profiter des dernières créations de la littérature, d’additionner froidement des Esseintes à Monsieur de Phocas. Mes dispositions naturelles me servirent et en moins de deux mois je possédai une âme et un logis appropriés. Après avoir pâli sur Ruskin, j’eus des tableaux de primitifs, des Quentin Metzys, des Memmling, des Franz Hals, des Pordenone que je ne compris pas tout d’abord, qui me semblèrent hideux en fort peu de temps, mais au pied desquels je récitai infatigablement les proses de Monsieur Huysmans ou de Monsieur Jean Lorrain. J’achetai une copie de la Joconde, plus belle que l’original à ce que m’affirma le copiste, car, me dit cet homme, j’ai ajouté aux beautés de l’œuvre et j’ai corrigé les défauts. Ah! cette Mona Lisa, ce sourire agaçant, ce visage de loueuse de chaises du XVIe siècle, ce paysage tourmenté, ces Buttes-Chaumont épileptiques qui servent de fond à la toile, comme cela m’a fait hurler après seulement quelques semaines, quand, n’y tenant plus, je retournai Gioconda contre le mur! N’importe! Je me consolai avec d’insolites tapisseries, des soies extraordinaires, d’impossibles lampas, d’inouïs brocarts, des tabis, des orfrois magiques, dignes de susciter les plus nobles écritures. J’acquis des collections de pierres fabuleuses: des péridots, des opales, des rubis gros comme des testicules et des sardoines gigantesques taillées en forme de phallus. Je possédai des émaux, des cloisonnés, des gemmes byzantines, des bijoux phéniciens, des pendiques, des torques, des fibules syriaques, un cure-dents carthaginois en or jaune avec les initiales de son propriétaire gravées en caractères puniques, un incontestable suspensoir d’Alcibiade et même un bigoudi en byssus ayant appartenu indiscutablement à la divine Salomé! Je brûlai des essences précieuses, du nard et de la myrrhe conculqués pour moi à Bagdad même. Bref, ma demeure, en peu de temps, ressembla à quelque fabuleux et artistique lupanar d’invertis dont M. de Montesquiou et d’Adelsward eussent été les tenanciers, ou bien encore à une chapelle bien famée, pour millionnaires érotomanes. Et vous pensez si j’inventai des déraisons, des détraquements! Un jour, sous le Pont-Neuf, je stipendiai une cardeuse de matelas et je m’introduisis tout nu dans les étoupes et le crin de son chevalet. Une heure durant, je me fis battre à l’aide de ses longues baguettes, de ses verges d’osier, et, à chaque coup, chaque fois qu’un sillon bleuâtres se dessinait sur ma chair, je sentais la volupté violenter mon être, alors que mes doigts, crispés par le plaisir, cardaient et grignaient la laine, comme auraient pu le faire les crochets d’acier de la brave femme. Chez des brocanteurs, je négociai l’acquisition d’un nombre respectable de vieux sous-bras et, rentré chez moi, le soir, j’orchestrai, je symphonisai ces odeurs, ayant dépassé en cela, de bien loin, le célèbre des Esseintes, si ridicule, n’est-ce pas, Messieurs, avec son parfum de frangipane? Un matin, comme je venais de lire la prose célèbre de Mallarmé, la prose divine, en laquelle il conte la mort douloureuse d’une syllabe, je me vêtis de noir, et j’allai moi-même, à la mairie, déclarer le décès de la Pénultième. J’étais donc heureux, je vivais libre, affranchi du sexe et, comme un admirable artiste, j’étais parvenu, d’autre part, à l’ultime degré de la civilisation, au dernier stade de l’affinement mental.

Survint alors le cataclysme intérieur qui devait m’amener devant vous.

Un après-midi, dans la Villa des Muses, nous discutions esthétique avec le comte Robert—vous le connaissez tous—et il venait de sonner son officieux ou plutôt son esclave noir, un merveilleux éphèbe, nommé par lui Hiéroclès, qui, en l’œuvre de volupté, ne devait servir qu’une fois, comme tout ce que touche le comte Robert. Infibulé, l’esclave portait encore l’anneau d’argent destiné à défendre sa virginité ainsi qu’il était d’usage dans la maison de quelques patriciens romains soucieux des plus délicats plaisirs de la chair et de l’esprit. Entièrement nu, l’adolescent à la toison crépelée, oint d’essences précieuses et d’aphrodisiaques parfums, les tétons fardés, les orteils bagués de chrysoprases et les cuisses constellées de larges émeraudes, déposa sur un guéridon, d’onyx deux tasses contenant du lait de zibeline, deux tasses de jade sur lesquelles couraient des chimères d’or onglées de rubis. Après avoir trempé ses lèvres dans le précieux liquide, seule nourriture des vrais esthètes, que des trappeurs à sa solde recueillaient pour lui, à grands frais, au fin fond du Canada, tout en brisant la coquille d’un œuf d’épervier cuit et durci sous la cendre du bois de santal, aliment qui donne la vigueur et le plein essor, le comte Robert me dit sa nostalgie: