—Messieurs, le sens commun, comme son nom l’indique, est le sixième sens des imbéciles.

Le bruit de ce haut-fait, de cet invraisemblable miracle, réalisé par moi, courut Paris incontinent, et ce fut ma perte, car il est dans mon destin, hélas! de toujours rouler de l’Empyrée dans l’Hadès. Monsieur Huysmans ayant appris la chose, et inconsolable à la pensée qu’un seul de mes travaux avait, pour jamais, aplati son des Esseintes, Monsieur Huysmans, dans sa honte, courut s’enterrer tout vivant à Ligugé, et, du même coup, décréta la fortune du pharmacien de l’endroit qui, désormais, passa son temps à aider de son mieux à la résorption des bosses frontales de la communauté en dispensant à profusion, aux bénédictins et à l’auteur d’à Rebours, l’arnica et le sparadrap que rendait nécessaires chacun de leurs entretiens sur la liturgie ou la mystique chrétiennes. Car, ainsi que vous en êtes informés, on se contusionnait ferme dans cet endroit.

Quelles semaines d’ineffables délectations je vécus dans la cohabitation permanente avec mon androgyne, je ne saurais vous le dire! Il faudrait inventer une langue plus expressive que la nôtre afin de vous les conter! Certes, j’aurais dû exister solitaire et caché, tout entier à ma béatitude, mais j’étais homme encore, et le démon de l’ostentation me tenta. Je voulus donner une fête et m’exhiber dans mon bonheur et ma victoire, comme le Consul antique, puisque j’étais le Paul-Émile de la greffe animale. Le comte Robert y vint et se vengea. Ce soir-là, il était paré d’un corset de satin noir assailli et constellé de scarabées d’or. Et, comme le Crispinus de Juvénal, il portait des bagues d’été. C’étaient des torsades de fils minces, des linéaments quasi invisibles, des réseaux de follicules d’or vert, comparables pour la finesse et la ténuité au premier duvet, au capillaire hésitant des vierges à peine pubescentes. La complexion délicate du comte, sa nature véritablement féminine, la morbidesse si captivante de sa sodomie, ne lui permettaient pas de s’adorner de joyaux pesants, d’anneaux trop lourds, bons tout au plus pour les sous-officiers rengagés ou pour M. Paul Bourget. Sans doute, il usa d’effroyables sortilèges, de la magie des pierres, de l’envoûtement des mots, du philtre des rythmes, car à l’issue de la fête il enlevait mon androgyne et, par la suite, resta introuvable dans Paris. Je sus plus tard qu’il l’avait emmenée en Amérique et l’exhibait à Boston, à New-York, à Chicago, comme témoignage de son génie et de son horreur du banal, pendant que les journaux d’Europe dissimulaient la chose et annonçaient de lui une banale tournée de conférences.

J’aurai l’orgueil de vous cacher les affres qui suivirent, les tortures renouvelées de Prométhée, et je ne mésuserai point de votre condescendance pour vous peindre les heures affreuses qui furent miennes. Le Dante, dans son enfer, a oublié l’homme à qui on a volé son androgyne.

Je ne croyais pas pouvoir sortir jamais de mon hébétude, du coma dans lequel j’étais enlizé, lorsqu’un matin dont je me souviendrai toujours, un matin de février, alors que le ciel était couleur de pansement sale, et que la nue blennorrhagique éjaculait itérativement les mucus jaunâtres de ses dernières neiges fondues, je me sentis poigné par une sensation inusitée, par une détresse plus forte encore que les autres et jusque-là inconnue. Mon âme paraissait s’être ouverte à l’intérieur comme un sillon, une cicatrice d’humeur froide mal fermée, et je restai pantelant, transi, l’esprit et la chair en désarroi, comme si quelque insidieuse et vénéfique scrofule s’était glissée dans mes veines grelottantes. Cela dura une, deux, trois heures, peut-être, je ne sais plus. Il faisait grand jour, et cependant je haletais dans une ténèbre à ce point dense et opaque, Messieurs, qu’elle me semblait solide et que je m’efforçais à l’entamer, de la déchirer avec mes dents. Puis, tout à coup, au moment même où j’allais hurler, appeler mon valet de chambre, une révulsion! J’étais debout, me secouant, halluciné, affolé, cherchant je ne sais quoi de mes mains tendues, me tordant les doigts, de l’écume aux lèvres, avec, en mon être, tout le hourvari d’une lamentation intérieure qui ne pouvait cependant se traduire par aucun cri. Eh bien! savez-vous ce que je cherchais, sans presque en avoir conscience? Oh! c’est à peine si j’ose le dire. Je cherchais à étrangler quelqu’un!... Oui, je sentais que si j’avais eu là, devant moi, un corps humain, un corps de femme, de préférence, cela m’eût calmé sur l’heure, cela eût détendu immédiatement la contraction forcenée de mes muscles et de mes nerfs. Ah! pouvoir nouer l’étreinte implacable de mes phalanges autour d’un cou, d’un col blanc à la chair fine et jeune, et le stranguler lentement, lentement, en d’impossibles joies, en d’ineffables délices... Et pendant tout le reste de la matinée, je me roulai à terre, barrissant d’impuissance et de rage. On me releva en syncope. Depuis ce jour, je n’osai plus sortir de chez moi. Vous comprenez: ces cous de jeune fille que je me remémorais, ces tiges graciles et tièdes et satinées, entrevues jadis dans Paris! Je n’aurais pu y résister, j’aurais sûrement fait un malheur. Et l’infernal supplice, l’inexorable crucifixion commencèrent pour moi. Las de lutter, un jour, je fis venir des médecins à qui je contai tout; je me traînai à leurs pieds, les suppliant d’abolir cette effroyable hantise, de me tirer de ce gouffre gorgonien. Quelques-uns essayèrent des thérapeutiques impossibles, flairèrent mes crachats, examinèrent mes selles, goûtèrent mes urines, parlèrent de neurasthénie, me conseillèrent la campagne, la vie des brutes, et d’autres ne revinrent pas.

Un d’entre eux, cependant, me révéla une chose stupéfiante à laquelle je n’avais pas pensé jusque-là.—Vous êtes, me dit cet homme, une victime de la civilisation. Stimulé par les récentes littératures, vous vous êtes mis en devoir de réaliser les types les plus alléchants qu’elles venaient de fomenter. Alternativement, vous avez été des Esseintes ou M. de Phocas, et vous avez lu sans doute De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, de Quincey. Ainsi vous parveniez au palier suprême de l’affinement mental; vous aviez parcouru enfin le cycle qui va du primate à ces individus parachevés. Mais il est un point ultime qu’on ne franchit jamais sans catastrophe, mon cher client, car la Nature, comprenant très bien que l’être qu’elle a suscité, comme tous les autres pour des besognes déterminées, va lui échapper si son intellect s’élargit encore, la nature naturante le réfrène avec sa brutalité coutumière, donne un brusque coup de mors sur ses maxillaires douloureux. Par une régression terrible, elle le ramène brusquement en arrière, à l’état de l’homme primitif, et substitue ainsi à toutes ses aspirations d’artiste trop compliqué le goût initial, le besoin inné de tuer qui se trouve présentement enseveli au fond de la plupart des occidentaux sous les alluvions de trente siècles de culture. Depuis ce moment, l’individu,—vous-même, en l’occurrence—redevient l’anthropoïde ancestral, le grand bimane carnassier: il lui faut tuer, tuer, car tuer était jadis le plus divin des plaisirs..... Et il me quitta sans laisser derrière soi la moindre ordonnance, mais en exigeant deux mille francs pour prix de sa consultation.

Je restai plongé dans ma ténèbre, enlinceulé dans mes rouges visions d’assassinat. Une idée secourable accourut néanmoins. Pourquoi ne tromperais-je pas mon hallucinant désir, mon torturant besoin par l’artifice? Je commandai donc un mannequin à un de ces industriels spéciaux qui fabriquent des femmes en caoutchouc, ayant toutes les apparences de la vie, et, qualité suprême, ne parlant pas, qui confectionnent des Junons en vulcanite et des Anadyomènes en gutta-percha pour enchanter l’esseulement des navigateurs. Le négociant fit un chef-d’œuvre. C’était à s’y méprendre la réalisation du fameux portrait de Miss Siddons, de Gainsborough. Ce cou de patricienne, de grande aristocrate du siècle dernier qu’on se représente effleurant, du galop ramassé de son alezan, les gazons froids, les allées guindées des parcs anglais vernissés par la pluie dolente et paresseuse! Vous vous rappelez les vers de Chénier cités par Musset, n’est-ce pas, Messieurs?

....Un cou blanc, délicat

Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.

C’était ça. Ah! les voluptés paroxystes que je goûtai d’abord. Mes doigts, serrés comme le collier d’une cangue, comme un carcan de bronze, s’enfonçaient par gradations lentes, par pressions savantes et calculées, dans le caoutchouc, à qui mon imagination avait enjoint d’être la pulpe fraîche et satinée d’un col de patricienne. Et puis, elle tirait la langue ma femme en simili, car le fabricant lui en avait mis une, en basane cramoisie, et des cris gutturaux se bousculaient dans le larynx de baudruche. Pendant huit jours, je crus avoir sinon vaincu mon mal, tout au moins transigé avec lui. Et mes domestiques me ramassèrent trois fois évanoui aux pieds du mannequin. Mais un soir l’impérieuse nécessité, l’injonction terrible revinrent plus formelles. Quasi fou, pressentant que j’allais succomber, je me jetai dans le Sud-Express. Où allais-je? questionnerez-vous. Ah! C’était bien simple, je m’expédiais en Espagne, dans l’espoir d’y soudoyer le bourreau pour le remplacer le jour où l’on exécuterait une femme, car on étrangle là-bas. Vous saisissez: le garrot d’acier, c’eût été mes doigts de métal... J’aurais serré doucement, doucement, sans à coups, avec une précision savante, pendant que tout se serait fondu dans mon être comme au contact d’une flamme voluptueuse qui eût léché mes nerfs avec ses langues caressantes. Peut être aurais-je été pacifié du coup. Mais je n’avais pas de chance, la dernière anarchiste, une jeune fille de dix-sept ans, venait d’être suppliciée avec sa mère, il n’y avait pas une semaine, à l’occasion de la majorité du roi. Il fallait attendre et c’était impossible. Un psychiatre ibérique, consulté par moi en désespoir de cause, me conseilla de tuer des animaux ou d’assister à leur supplice. Je me rendis à deux ou trois corridas... J’en sortis avec la nausée. Ces matadors aux fesses proéminentes, fanfreluchés comme des filles de maisons closes, encaustiqués de pommade, qui croupionnaient dans l’arène, avec leurs passequilles et leurs passementeries d’hommes de joie, me rappelèrent les gitons d’antan. La foule hystérique, déferlante et pâmée à la vue du sang, me fit fuir avec le seul regret qu’il ne fût pas possible de lâcher sur elle une quinzaine de tigres à l’issue du spectacle. Je revins en France, et, de suite, me précipitai dans un tir aux pigeons. En peu de temps je devins un fusil sensationnel, un fusil capable d’effacer le roi de Portugal lui-même, et je ne tardai pas à être de toutes les chasses retentissantes. Je fus héroïque, car, pour abattre par centaines les perdreaux et les faisans, j’allai jusqu’à supporter la conversation de nos grands propriétaires, de nos financiers fameux et des potentats en balade. Il fallait me voir! Je tirais sans relâche, ne manquant jamais, courant ensuite devant les porte-carniers pour ramasser moi-même les bestioles blessées. Je les soulevais délicatement d’une main, de l’autre, j’enserrais le col, et je nouais, je tordais mes doigts en trépignant, pendant qu’un tumulte de cris rugissait dans ma poitrine. Ah! c’était bon, bien bon! Je me souviens de l’une d’elles tombée dans un sillon. Elle agonisait, les plumes hérissées, gonflées comme par un vent intérieur, le gorgerin rougeâtre secoué de spasmes, l’œil se vitrifiant lentement, tandis que le bec, jusque-là convulsé par un trismus, s’ouvrait, tout à coup, pour laisser passer la langue qui jeta trois appels, trois stridulations de souffrance et d’effroi démesuré. Je courus sur elle... je l’emportai dans une clameur, dans un bramellement de plaisir et, les bras coulés entre les jambes, à demi-courbé, je l’étranglai, je comprimai mes poignets avec mes genoux pour avoir plus de force... On m’avait vu.