Tout à coup, je me frappai le front avec un cri sauvage, comme dit à peu près Musset. Mystérieuse genèse des idées! Germination occulte de la pensée salvatrice! Comment le désir éperdu de vouer ma vie à une grande œuvre, à la seule grande œuvre digne de mon intelligence, m’était-il venu, en cette minute? Comment avais-je réalisé une aussi miraculeuse trouvaille, et cela rien qu’à réciter cette strophe immortelle dont nul hémistiche, nul mot pourtant ne pouvaient m’induire en semblable découverte? C’était l’Inouï tout simplement, et les Goëtistes, les Spagiriques eux-mêmes ne pourraient définir le processus d’un fait pareillement fabuleux.
Toujours est-il que j’étais déjà dehors, sans autre souci, ni dépense de politesse à l’égard de mon hôte qui, d’étonnement, avait ouvert et refermé plusieurs fois la bouche, ce qui avait eu pour résultat de faire choir son dentier sur le parquet. Même sa stupéfaction avait été telle qu’il avait bavé un peu de son lait de zibeline sur son corset de soie blanche escaladé d’iris noirs et de sataniques orchidées couleur de soufre.
Trois jours après, j’avais enlevé Hiéroclès, l’esclave nègre du comte Robert, et j’avais prélevé dans un cénacle littéraire une jeune femme éthérée, aux cheveux cuivre en fusion, aux bandeaux préraphaëlites, coiffée en oreilles de setter-gordon, venue de sa province pour se conformer aux dires de l’École symbolico-décadente, non sans avoir été engrossée, au préalable, par un robuste vicaire de son département.
Je n’eus point de peine à démontrer à cette botticellesque personne—une figure de Pietro della Francesca—désireuse avant tout d’esbrouffer son époque et d’être louangée par les postérités, que nous pouvions, si elle s’y prêtait, réaliser quelque chose auprès de quoi la conquête de la pierre philosophale, le grand rêve des Alchimistes, apparaissait comme une simple misère. Oui, la gloire était là! Nous pouvions réussir ce qu’Héliogabale et le Sar Peladan n’avaient point réussi. Susciter l’Androgyne nous était loisible. Rien moins.
Entendez-moi bien. Nous n’avions nullement l’ambition de faire apparaître derechef l’Androgyne naturel, tel qu’il se manifesta dans les premiers âges de l’animalité. Le naturel, vous le savez, est en horreur aux délicats qui, avec juste raison, lui préfèrent l’artifice et le simili. Mais pour un autre motif, celui de surpeupler la terre, nous éloignions de nous, avec frénésie, l’idée de recréer la Gynandre détenteur des deux sexes, parfaitement normaux, se fécondant soi-même. En effet, messieurs, vous n’êtes pas sans savoir que l’être primordial, l’homme si vous voulez, était ainsi conditionné. Comme certains mollusques la possèdent encore, il possédait l’enviable faculté de se fruiter par auto-fécondation. Par surplus, il nourrissait, il alimentait sa progéniture de son propre lait, à l’instar des mammifères femelles d’à présent. Les tétons parfaitement inutiles que nous portons tous, nous, les mâles, nos mamelles, nos glandes mammaires, atrophiées parce que ne servant plus depuis que l’humanité s’est partagée en deux sexes principaux, sont une preuve formelle, définitive de ce que j’avance. Car pourquoi la Nature qui ne saurait errer, qui ne fait rien de superflu, nous aurait-elle donné des tétons si nous n’en avions jamais fait usage? Et ceci explique la pédérastie, tare de toutes les races, la pédérastie qui n’est après tout qu’un rappel du passé, une sorte de retour inconscient vers l’antériorité, un impératif d’atavisme poussant certains individus à revenir, sans qu’ils en aient conscience, à la règle d’amour primitive, à la norme initiale imparfaitement abolie encore. Je m’explique: ceux qui besognent les deux sexes, soit cinquante pour cent environ des sodomites, sont des êtres en qui l’hermaphrodisme subsiste, perdure, en puissance. Ils vont de l’homme à la femme avec un égal plaisir. Les autres, qui recherchent exclusivement le mâle, sont ceux en qui le sexe femelle s’est prolongé de façon virtuelle, et prédomine sur l’autre. Ces derniers qui possèdent tous les attributs du mâle se désolent en réalité et sans le savoir de la perte des organes féminins. Ils errent, se débattent et s’efforcent de revenir au premier mode de la vie, sans en avoir une nette conscience. Et cela est si vrai que, de temps en temps, la Nature a une distraction; par défaillance, par oubli, par accident, elle crée des hermaphrodites véritables. Elle semble vouloir ainsi revenir en arrière; elle élabore un monstre bisexué qui, présentement, n’est qu’un phénomène, alors qu’au début de l’espèce humaine, il était le type courant.
Tout à l’heure, je vous disais que nous avions repoussé avec horreur l’idée de recréer la Gynandre originelle.
Vous comprenez le danger que créerait le surgissement d’un pareil être apte à s’engrosser tout seul. Pour me servir d’une comparaison qui m’est chère, le pullulement de ces acarus, de ces coprivores, de ces cloportes de la grande famille des conéoptères qu’on appelle les hommes, finirait bientôt par avoir raison, en la dévorant toute vive, de cette rogne galeuse qu’est la planète. Déjà, ils s’y trouvent aussi serrés que les mouches sur une fiente exposée au soleil. Et le malaise règne à l’état endémique parmi eux, parce que beaucoup n’ont point une part suffisante des puanteurs nourricières qu’elle distille avec un soin jaloux. Dans ce temps-là, d’ailleurs, j’étais revenu de mon projet; je ne voulais plus supprimer la Terre...
Deux mois après donc, Hiéroclès et la maîtresse d’esthète, désireux l’un de s’enrichir grâce à ma munificence et l’autre de s’immortaliser, s’étaient prêtés à ce que j’avais exigé d’eux. Écoutez bien ceci. L’esclave noir du comte Robert avait consenti à l’ablation de sa mentule et de ses appendices, et un chirurgien de mes amis,—la gloire de la science future—avait pratiqué la greffe de la virilité d’ébène sur la plastique lactescente de la jeune nymphe des cénacles. Mais voyez jusqu’où va mon talent, et sur quel culminant sommet, sur quelle Alpe de génie, la fréquentation des artistes est capable de vous hisser. J’avais remarqué que la Nature, en sexuant la femme, avait agi avec la dernière grossièreté, avec un manque absolu de savoir et d’intuition. Pourquoi, oui, pourquoi, avoir placé la chose, de façon à ce qu’en s’hypnotisant sur elle, comme tout mâle vigoureux et sain est en devoir de le faire, les pieds—partie ridicule de l’individu—soient toujours visibles? Pourquoi aussi l’avoir située à proximité du brûle-parfums d’arrière, vase naturel des immondices? Ces néfastes particularités anatomiques sont pour affoler les rustres les plus opaques, vous en conviendrez, et je résolus d’y obvier. Il n’y a aucune raison, pensai-je, pour que l’hiatus en question n’ouvre pas son gouffre, son maëlstrom de délices, à côté du cœur par exemple, puisque ce viscère, qui entrepose toute notre noblesse, sert toujours à expliquer les déréglements de la cavité précitée. Une vulve fut donc pratiquée au bistouri, en le milieu du sternum, et maintenue ouverte par une canule d’argent, toute proche de la mentule du nègre qui profitait là comme une bouture sur un cep adolescent. Les eaux capillaires furent mises à contribution. Et ainsi ce fut parfait. Pubis et pénis, tous les organes dont se recrée l’homme, voisinaient l’un l’autre en une parenté familière, et, triomphe de la logique, se trouvaient réunis sous la main, dans l’heureuse opposition de leur couleur!
—Ça n’a pas le sens commun, dites-vous.