Et pendant dix minutes, un quart d’heure peut-être, on n’entendit plus que des sifflements d’haleines affolées, des rauquements, des ahans éperdus...
—Assez... Oh si! encore, toujours, toujours... susurrait une voix agonisante et pâmée.
Moi je n’y pus tenir. La malepeste des haleines, le remugle effroyable des croupes, le suint des épidermes, les arpèges, les trilles de puanteurs qui, à travers les fissures des cloisons, arrivaient jusqu’à moi me firent reculer. Mes nerfs trahirent mon esprit qui venait de goûter les joies divines du fantasque et de l’inattendu. Mon œil quitta la fente. Je crus que j’allai vomir et vacillai.
—Ben quoi... remets-toi, me disait la pierreuse... il y en a beaucoup comme ça, tu sais, des femmes du monde... il en vient tous les jours ici... Plus ça pue, plus ça leur zy va... C’est une spécialité de la maison...
En descendant, près du bouge, j’avisai un cabaret borgne. Un des rideaux relevés montrait par l’étroite vitre fuligineuse quatre souteneurs perpétrant une manille sensationnelle. Près de la porte, un cinquième surveillait les filles et comptait les passes.
C’était le patron lui-même qui les marquait, d’un trait de craie, sur une ardoise. En me penchant, je vis que chaque fille était désignée par son sobriquet et j’entendis un des rôdeurs s’exclamer joyeusement:—Chouette, v’la Bath en tiffes qui monte pour la quatrième fois. Moi, j’allais et venais devant la porte, choisissant, parmi ces hommes, celui que je devais, du même coup, condamner à mort. Messieurs, je ne balançai pas longtemps. Il y en avait un petit, mince, d’un blond pâle, avec d’hésitantes moustaches, à peine un duvet flave et indécis au-dessus des lèvres. Oui, celui-là s’imposait; plus que tous les autres, il serait agréable de l’abattre, de le voir panteler à mes pieds dans les derniers sursauts, la convulsion définitive. Pourquoi? Parce qu’il était jeune et plein de santé, et que détruire de la chair jeune est une autre caresse à l’épiderme et une autre joie dans l’esprit que de supprimer de vieux êtres hors d’usage. J’attendis qu’ils fussent sortis, que le cabaret et le bouge eussent mis leurs volets et dégorgé leurs derniers amateurs. Il pouvait être deux heures du matin quand ils s’égaillèrent et que je pris la chasse derrière l’«Albinos du Sébasto». Je savais que, lui aussi, comme les autres, devait aller retrouver sa femme à l’issue du travail et vérifier la recette. Je ne lui en laissai pas le temps. A l’angle de la rue voisine, j’étais devant lui, face à face, le revolver braqué, sans un mot, à la hauteur du visage. Surpris, l’homme recula, enfonça sa tête dans les épaules, recula encore et me dit:
—Eh ben quoi!.. si vous êtes de la rousse, pas tant de magnes... on va vous suivre...
Alors devant ses mains dressées pour se garantir, je fis monter et descendre le revolver...
—Tu vas mourir, tu vas mourir... répétai-je.
Je jouissais atrocement de son angoisse, car il venait de comprendre, rien qu’au rictus de ma bouche, que c’était sérieux. Il tournait, et je virais avec lui, l’enserrant d’un cercle inexorable. Maintenant, il était vert et des gouttelettes de sueur tombaient de son front sur le pavé. Il ne songeait même pas à crier. Et moi, je guettais le moment où il allait se ramasser pour le bond en arrière qui aurait pu le mettre hors d’atteinte... déjà il ployait les genoux, prêt à se détendre, comme un puma... alors, d’une main, j’arrachai ma chaîne de montre, lacérant par surcroît la poche de mon gilet; je froissai ma cravate et, de toutes mes forces, je hurlai: