—A moi... au secours... à l’assassin! et je lâchai le coup.
Il était tombé atteint au ventre. Je le voyais se tordre comme un ver; un jet de sang giclait en bouillonnant hors de sa ceinture, tel un jet de vin hors d’une futaille percée; ses ongles écorchaient le pavé; par trois fois, il essaya de se relever, puis retomba, écumant, la bouche pleine de salives rouges. Son corps ensuite se noua en des soubresauts, des anhèlements, toute une trépidation frénétique, et, brusquement, il s’apaisa, sa tête heurtant seulement le sol en un rythme placide largement espacé. Moi, avec, dans les flancs, le coup de rasoir d’une sensation, d’un spasme extraordinaire, je m’étais accoté à la boutique voisine. Non... Le plus furieux désir, le rut le plus impétueux qui s’assouvissent enfin ne peuvent produire cela... Il me sembla que tous mes viscères s’étaient décrochés en même temps, et qu’à l’intérieur de mon être tout s’en allait en une dérive d’une indicible volupté...
Des sergents de ville, des passants attardés accouraient:
—Cet homme m’a attaqué, dis-je, j’étais en état de légitime défense; j’ai tiré. Au Poste de police, je montrai ma cravate, mon gilet arrachés, ma chaîne de montre brisée en deux morceaux; je produisis des papiers établissant de façon indiscutable mon identité, ma reluisante situation sociale. Le Commissaire me félicita de mon sang-froid.
—Il est mort, vous savez, ah! si nous en avions beaucoup comme vous, Paris serait bientôt nettoyé de cette vermine.
Chose bizarre, Messieurs, le lendemain de cette affaire, j’avais repris goût à l’amour. Un prurit inconnu jusque-là me poussait vers la femme. Je connaissais enfin la fièvre et l’impérieuse passion. J’étais même inapaisable comme si j’avais ingéré quelque virulent satyriaque. Moi, qui jamais n’avais pu endurer l’ineptie et la désolante niaiserie du geste d’amour, je ne vécus plus que pour l’amour. Je devins célèbre dans Paris. Les professionnelles me fuyaient à cause de mon irrassasiable boulimie passionnelle. Et parmi les femmes honnêtes, je rebutai les plus enragées, celles qui, malgré l’exode des moindres retenues, ont toujours la croupe en ignition. Oui, voilà le fait inexplicable: le sang m’avait réintégré dans l’amour. Quelle trame sournoise, quelles accointances mystérieuses les relient donc l’un à l’autre et les font ainsi voisiner? Voilà ce que je ne puis expliquer, avec mon faible génie. Mais que mon expérience personnelle serve au moins de contribution à ceux que tenterait l’étude du phénomène.
Vous voyez que mon stratagème était infaillible. Je pouvais, en toute sécurité, moi, bourgeois, pratiquer l’attaque nocturne sur les rôdeurs. Cinq ou six de mes confrères, dont deux millionnaires, la pratiquent encore à l’heure actuelle, du reste. Je sévérai donc. Un jour cependant, un de mes assassinés,—«Le Deschanel de Ménilmonte»—étant parvenu à guérir de ses blessures, eut l’inconcevable audace de révéler le truc en pleine audience. Ne croyez pas que je tremblai. Non; j’étais certain de ce qui allait survenir. Le Président des assises, en effet, le remisa si vertement et lui démontra si bien toute l’inanité de son système de défense que le malheureux attrapa le maximum de la peine pour attaque nocturne à main armée. Il est encore au bagne à l’heure actuelle. Mon Dieu, que c’est drôle!
Comme vous vous en rendez compte, la chose aurait pu durer toute ma vie, si je n’avais pas, une fois, joué de malheur. Ce soir-là, je n’avais rencontré, dans ma quête silencieuse, que de vagues et quelconques souteneurs sans saillie ni pittoresque, qui ne valaient certes pas le coup de feu. J’allais regagner mon logis, quand je me heurtai, au sortir d’un bar mal famé, à un individu court et trapu, aux yeux d’indigo défaillant, au nez de Kalmouck, aux rouflaquettes poussiéreuses, et rayonnant je ne sais quoi de particulièrement bestial, je ne sais quel air de férocité tendue et glacée. Je présumai, à la radiation mauvaise de cette prunelle hésitante et torve, une prunelle de bête primitive, que je me trouvais devant un rôdeur redoutable qui, lui aussi, devait avoir tué bien des hommes dans les combats farouches des rues désertes. C’était un être à ma taille, quoique tout à l’opposite de moi-même qui suis trop civilisé et trop compliqué. Au geste impératif avec lequel il congédia deux individus vêtus comme lui, je reconnus le chef de bande donnant ses derniers ordres. A nous deux! me dis-je, et je le suivis. Vous savez le reste: C’était un prince russe déguisé qui faisait la tournée des bouges, et, comme cette fois, ma victime n’était pas un souteneur, mais bien un brigand armorié, entretenu, non par une femme, mais par la Société, mon subterfuge fut découvert.
J’ai donc à répondre de tous ces actes. Je viens d’étaler devant vous ma psychologie; vous avez cheminé à ma suite dans les circuits, les dédales de mon intelligence; vous êtes descendus dans les puisards de mon âme. J’aurais pu me dispenser d’être non moins prolixe que véridique puisque maître Pompidor venait de me sauver au moment précis où je me suis emparé de la parole. Mais je ne veux point passer pour un fou et répugne à l’idée de devoir mon salut à la ruse ou au mensonge. J’ai tué cinq hommes, dites-vous? Hé! c’est un crime moins grand aux yeux du Sage que d’avoir fait cinq enfants. A l’aide de quel raisonnement, je vous le demande un peu, établissez-vous, de façon irréfragable, le droit que vous avez de donner la vie, alors que vous prononcez que supprimer son prochain est criminel? Vous posez un a priori, je le sais bien, vous dites: satisfaire à l’acte génésique, procréer est un acte imposé par la Nature, c’est une fonction, un vertige auxquels nul n’échappe dans le règne animal. Et tout ce que la Nature impose est légitime et sacré. Moi je vous répondrai: le besoin, le vertige de tuer pour certains êtres est aussi injonctif, aussi impérieux que celui d’enfanter. La Nature l’a glissé, l’a coulé dans la chair comme une folie équivalente à sa contraire. Alors, puisque toutes deux sont naturelles, émanent de notre Mère à tous, l’une ne saurait, d’après votre définition même, être un forfait quand l’autre est une vertu sociale: attendu que votre argumentation offre la Nature comme seul criterium et pierre de touche ultime. Le monstre étant celui qui entre en rébellion avec la Nature, vous flétrissez de cette épithète celui qui verse le sang. Vous avez tort, il serait seulement un monstre s’il refusait d’obéir à ses poussées profondes, s’il refusait de tuer, s’il s’écartait de la règle naturelle à laquelle il ne peut pas désobéir, tout comme est un monstre celui qui, par volonté, s’abstient de la copulation.
D’ailleurs, il y aura toujours une excuse à invoquer pour l’assassin: c’est que celui-ci ne fait souffrir sa victime que quelques secondes, quelques minutes au plus, tandis que le mâle qui crée fait souffrir le lamentable, issu de son plaisir, quelquefois soixante ans.