Homme, en possession déjà de la mentalité de l’avenir, j’entends ériger au-dessus de la Société et de la Nature une intelligence prépondérante. Je ne me réclamerai donc pas, devant vous, de l’exemple de la première et de la dialectique de la seconde qui me déterminèrent, cependant, comme j’ai eu l’honneur de vous l’exposer. J’ose donc espérer, Messieurs, que votre entendement se haussera jusqu’à l’aperception de mon personnage. Je me suis courbé, moi, comme tous les individus du reste, sous des impératifs contre lesquels la rébellion était vaine. Avec quelques Écoles modernes, j’aurai l’audace de poser en principe que nul n’est responsable de ce qui est en lui et, partant, que vous n’avez pas le droit de juger. Non, vous n’avez pas le droit de punir; vous avez seulement le droit de prévenir. Vous tolérez l’ignorance, la misère, la prostitution, l’atavisme et vous vous étonnez des fruits qu’ils portent. Désarmés, je le veux bien, devant les tares de l’hérédité, vous reconnaissez spontanément que l’être qui les récèle n’en est point responsable, et cependant vous le flétrissez et le frappez quand, à l’instar de moi-même, il est déféré à vos tribunaux. Les tarés ne devraient pas procréer, et vous proscrivez l’avortement. Quelle logique! Vous ressemblez à des botanistes qui reprocheraient à la Ciguë, à l’Euphorbe, aux Strychnées d’être vénéneuses et qui s’acharneraient sur elles, briseraient leurs tiges, les décapiteraient, les brûleraient pour les punir des propriétés que la nature leur a conférées. Car, pour l’homme, il en est de même: vous ne pouvez pas conseiller la grande et scélérate Nature; il vous faut accepter les hommes qu’elle crée et ne pas leur en vouloir—ce n’est pas leur faute—s’ils sont mauvais. Vous ne pouvez que vous efforcer de les améliorer par une thérapeutique sociale, qui échouera encore dans la plupart des cas.

Au lieu d’avoir des Cours d’assises, des Chambres correctionnelles, que n’avez-vous des Assemblées préventives, des Cliniques morales, des Conciles permanents de Justes ou de Sages—si la société actuelle en façonne encore—où tout individu, qui se sentira sur le point de verser dans le crime, viendra, après avoir crié sa détresse, chercher aide ou réconfort, secours matériel ou électuaire mental, quelles que soient ses peccadilles ou ses fautes préalables? Quand plus un seul être ne criera la faim, vous pourrez frapper seulement ceux qui volent, et quand l’atavisme ne fera plus payer aux fils les fautes des ascendants, vous pourrez frapper ceux qui tuent. Il y aura toujours des criminels, répliquez-vous. Et puis après? Puisque vous acceptez la cécité ou l’épilepsie, pourquoi, dans une vision supérieure, dans une optique sereine qui prend son parti de l’Irrémédiable, ne soigneriez-vous pas le criminel, comme vous soignez les tuberculeux, par exemple, alors que le tuberculeux, lui aussi, sème la mort dans son entour? Pourquoi l’assassin, serait-il plus responsable du besoin de tuer que la Nature a insinué en lui, qu’il ne le serait de la phtisie qu’elle aurait pu glisser dans ses poumons, par exemple? Cet homme n’a pas demandé à vivre, par conséquent à être mauvais. Alors que vous en êtes arrivés à accepter, à vouloir guérir même, au nom de la collectivité, les tares physiques du citoyen, vous vous insurgez encore devant les tares morales tout aussi ineffaçables, peut-être. Quand les imbéciles ricanent au passage d’un infirme, d’un disgracié, vous dites spontanément, vous la mentalité supérieure:—Ce n’est point sa faute. Pourquoi ne diriez-vous pas d’un criminel:—Il n’est pas plus responsable de ses attirances néfastes que s’il était né borgne, aveugle ou bossu. Vous me rétorquez:—Mais à la suite de passions odieuses, on peut verser dans le meurtre alors que le fond primordial était bon. Eh, oui... Certains deviennent coupables par suite d’un concours de circonstances psychologiques ou de faits particuliers, comme ils deviendraient lentement aveugles, par exemple, sans rien pouvoir contre. Les malformations apparentes trouvent grâce devant vous, pourquoi le scélérat, qui n’est autre chose qu’un stropiat mental, ne serait-il pas amnistié par le philosophe qui, remontant de l’effet à la cause, de l’être créé à la cause créatrice, s’en prend à la Nature, à la Nature uniquement responsable, et la cite seule à la barre de l’humanité, en lui demandant compte de ses forfaits?

Certes, vous auriez le droit de juger et de punir les hommes si le même tempérament moral, la même mentalité, les mêmes désirs, avaient été coulés en eux au début de leur vie. Alors, partis d’un point initial commun à tous, surveillés de près par une Société maternelle et soucieuse de faire triompher l’Ethique définitive, inexcusables seraient ceux qui s’écarteraient de la route commune pour s’orienter vers le Mal. Mais votre Société se désintéresse des êtres qui la composent, ne les découvre que lorsqu’ils ont failli, et la Grande Force agissante se moque de vos lois puériles et de vos clabaudements. Le caractère, les aspirations, les tendances, tout le réel, le moteur d’un être, en un mot, vous échappent; vous ne pouvez comprendre la genèse d’un acte et vous vous érigez en justiciers! L’individu élaboré par ce qu’une philosophie appelle la Matière et ce que d’autres appellent Dieu, l’individu, suscité pour être actionné dans tel ou tel sens, ne peut pas plus résister à ses rouages moraux, aux bielles mystérieuses qui sont en lui, que les machines que vous construisez, vous-mêmes, pour un but défini. Pas plus que ces dernières, il n’a pouvoir de raisonner ni d’abolir sa dynamique intérieure. Encore une fois, la Nature, Volonté atroce, qui engendre le Mal et la douleur à sa fantaisie, se plaît aux complications; elle a horreur de cette uniformité qu’ont décrétée les Sociétés humaines. Et, tant que vous ne l’aurez pas astreinte à doser les êtres suivant les intérêts de votre civilisation ou les préceptes de vos morales contingentes et protéiformes, votre justice ne reposera sur aucun principe vraiment équitable, ne se pourra légitimer devant aucune conscience...

Comme le Président des assises, estimant sans doute qu’il avait fini de discourir, étendait la main pour lui retirer la parole, l’accusé protesta.

—Messieurs, je suis loin d’avoir fini... Ce que vous venez d’entendre n’est que la première partie de mon plaidoyer personnel; je vais m’autoriser à plier, à articuler la seconde sur la petite charnière qui les relie l’une à l’autre. Mais, auparavant, je demanderai à mon avocat de vouloir bien me faire la gracieuseté d’un de ces bonbons qui aident sans doute à saliver, et dont je lui ai vu faire usage tout à l’heure...

Maître Pompidor, sans rancune et en toute bonne grâce, ayant obtempéré avec un sourire, M. Eliphas de Béothus, après avoir croqué la pastille, repartit au bout d’une minute, la main ponctuante et la parole toujours incisive.

—Messieurs, voici comment j’aurais plaidé, voilà comment j’aurais fait ma propre psychologie, voilà comment j’aurais dialectiqué, et voilà comment, après m’être défini moi-même, j’aurais établi votre impuissance à connaître les mille et trois facteurs d’un acte, et partant votre inaptitude à condamner, si je me nommais réellement Eliphas de Béothus, si, tel M. Sully Prudhomme, j’étais la résultante d’une fornication de bonnetiers enrichis, ainsi que le prétend encore l’accusation.