Mais je n’ai argumenté comme je viens de le faire; je n’ai été de moi-même au devant d’une peine terrible, que dans la certitude qu’il vous serait impossible de me frapper lorsque je me rasseoirai après ma définitive péroraison. Aussi, me suis-je amusé à manier l’arme, toujours dangereuse pour un accusé, d’une logique implacable au lieu de nier avec acharnement, tel un politicien concussionnaire, ou bien encore d’apparaître à vos yeux comme travaillé, fouillé vif par les tenailles rougies d’un remords du meilleur aloi. J’ai réservé, en effet, pour la dernière phase, la dernière reprise de cette passe d’armes, la circonstance accessoire, la contingence vile à mes yeux, n’ayant aucune valeur logique, morale ou rationnelle, mais qui, cependant, et pour cela même, va me faire acquitter tout à l’heure. Bien que je voie en ce moment, sur les bancs du jury, le bookmaker qui en fait partie, offrir à ses collègues, en payant dix, le pari que je ne sauverai pas ma tête, je vous affirme et vous réitère que ma condamnation est impossible. Et je m’attache, dès maintenant, à vous convaincre de cette évidence...
Messieurs, l’état civil que le ministère public a bien voulu m’octroyer ne m’est pas applicable. Les papiers qui le composent, je les ai achetés. Je n’ai point été conditionné par les soubresauts passionnels d’un ménage de bonnetiers; mes yeux ne se sont point ouverts, pour la première fois, sur la hideur du monde, dans la bonasse rue Saint-Denis, et mon nom ne saurait être Béothus, comme vous paraissez le croire, malgré tout. Ah! je me nomme d’un bien autre nom, allez! Et quand je l’aurai proféré, d’ici une heure, à peu près, il n’y aura point assez de gardes en cette enceinte pour la faire évacuer, dans la terreur où vous serez tous, magistrats et jurés, que j’en dise plus long encore.
Loin, bien loin d’ici, dans un des plus vieux palais d’Europe, où il est de règle depuis longtemps déjà de vivre et de réaliser au naturel les drames Shakespeariens, dans un palais où les Hamlet ne se comptent plus, où il y a toujours de nombreux convives autour d’un perpétuel et mystérieux banquet d’Inverness ou de Meyerling, dans un palais où les princesses du sang descendent volontiers des marches du trône sur le trottoir, le plus glorieux des médecins de la ville trancha un jour mon cordon ombilical, et, m’enlevant du paquet d’immondices verdâtres où s’était parachevée ma floraison, il me jeta dans la vie.
Je me crois autorisé à dire qu’en aidant les nouveau-nés à conquérir ainsi l’existence, avec tout ce qu’elle comporte immuablement de hontes et de douleurs, les chirurgiens ne commettent pas un acte dont ils puissent se réclamer devant les esprits affranchis des opinions toutes faites. Comme le dit Montesquieu: «Ce n’est pas à la mort des personnes qu’il convient de pleurer, mais bien à leur naissance.» Où est-il donc, en effet, celui qui dans l’âge mûr ne regrette point de n’avoir pas été, en naissant, empoisonné par le méconium ou étranglé par le forceps. Qu’on me le montre, l’homme intelligent qui se félicite de vivre! Quand votre civilisation décrète qu’il est licite de jeter un être dans la vie, est-ce qu’elle n’agit pas comme la Rome antique qui jetait le vaincu, armé d’un épieu, aux fauves de l’arène? l’enfant que vous lancez dans le monde se trouvant, dès sa naissance, aux prises avec les monstres, les fauves bien autrement redoutables de la vie, qui s’appellent: le typhus, la tuberculose, le mensonge, la laideur, la cautèle et l’imbécillité. Et il ne leur échappera momentanément que grâce à une suite de hasards quasi-miraculeux, pour succomber, tôt ou tard, sous leurs griffes forcenées.
Mais vos esprits indéfrichables, Messieurs, où les idées conventionnelles et les préjugés poussent comme des ronciers hargneux et des orties arborescentes, ne vous permettent pas de goûter la sublime grandeur et la sauvage beauté de ces considérations nihilistes. Vous êtes enlizés dans les préjugés et la routine comme le coléoptère merdiphage dans son caca nourricier. Je reviens donc à moi-même, pour poursuivre, sans digressions désormais, le cours de mon récit.
Mes regards tombèrent, dans l’enfance, sur ce que l’humanité compte de plus servile; on ne me parlait qu’à la troisième personne et je n’étais pas encore sevré, ni tout à fait maître de réfréner l’exode intempestif de mes excrétions, que l’on me traitait déjà d’Altesse Royale. Mes jeunes ans s’écoulèrent donc circonscrits par un horizon de dos courbés, dans un milieu de servilité, de duplicité, d’hypocrisie, de vaine étiquette et d’abjecte platitude. Jamais, vous entendez, jamais je ne connus comme les autres enfants la joie de jouer sans contrainte ni de parler loin des pédagogues. Un peuple d’esclaves chamarrés, de valets coruscants, de courtisans aplatis au ras des planchers, veillait sur moi pour m’insuffler son âme sordide, pour m’apprendre les conventionnels propos d’où la sincérité, l’enthousiasme, l’épanchement juvénile, étaient proscrits par les règles du protocole.
Et la Nature, par paradoxe sans doute, m’avait doué d’un esprit spéculatif et d’un lancinant et précoce besoin d’observer! Mon âme, blottie à l’arrière d’un extérieur apathique, interrogeait les choses, s’efforçait de scruter les êtres et les faits parmi lesquels se déroulait ma vie coutumière, et sur lesquels, vaguement, je devinai qu’on ne me disait point la vérité. Car ce fut une des douleurs les plus vives, un des deuils les plus tenaces de mon existence d’enfant, de m’apercevoir un jour, qu’à propos de tout, les hommes mentaient autour de moi. J’avais vu tuer des animaux sous mes yeux, j’avais vu mourir un jour un vieux serviteur, et j’avais entendu des cris de souffrance. Quand je questionnai là-dessus le vieil abbé qui me servait de précepteur, il me répondait que les animaux avaient été créés par Dieu pour servir aux besoins de l’homme ou à sa nourriture, que leur souffrance ne comptait pas, puisqu’ils n’avaient point d’âme; quand je lui demandai: pourquoi la mort? il m’enseignait qu’elle était la conclusion de la vie et permettait au juste de gagner le ciel; et quand je lui répliquai: alors pourquoi la douleur, Dieu, qui est juste, n’aurait-il pas pu nous donner le bonheur sans cette épreuve? il se perdait en des considérations théologiques, et absorbait d’une seule narine le contenu de sa tabatière. Déjà je me faisais une triste idée du pion constipé, du vieillard hargneux, qui trône dans les espaces. Puis, toujours ma pensée revenait à ceci: l’homme ne peut donc soutenir son existence qu’en suppliciant des créatures inférieures, qu’en faisant couler le sang, qu’en mangeant des proies mortes, et qu’en dupant effrontément son prochain pour excuser ses fautes ou ses crimes. Et par delà tout ceci je pressentais confusément bien d’autres épouvantes, bien d’autres forfaits encore. Tout me semblait affreux, mon esprit, déjà, était martyrisé par l’idée que jamais ces choses qui me faisaient mal ne prendraient fin, puisque mes semblables les accomplissaient avec sérénité, et qu’ils croyaient en une divinité encore plus monstrueuse qu’eux-mêmes, laquelle avait ordonné tout cela.
J’avais perçu aussi derrière les portes d’immondes propos de laquais; j’avais assisté à d’innommables scènes que, plus tard, je sus être de l’amour, et mon âme trop fine, trop sensible, dans l’effroyable et prématuré besoin de savoir qui la rongeait, me faisait rechercher la société des domestiques, car j’avais démêlé qu’eux, parfois, à l’encontre de mon professeur, disaient la vérité sur certains points qui m’intéressaient. Seulement, tout fiers de m’apprendre quelque chose, ils me parlaient avec gouaille, en employant des mots orduriers. Comme eux, je devenais sournois, rétractant, la minute d’après, ce que je venais d’exprimer, et le vieux prêtre, après avoir deux ou trois fois constaté le fait, hocha la tête avec satisfaction et me demanda un jour si je ne voudrais pas, plus tard, au lieu d’être fringant officier, devenir un prince de l’Église. Si je répugnais à entrer dans les ordres, ajoutait-il, il croyait démêler déjà que mes qualités me permettraient de briller dans la conduite d’un État. Et il m’inculquait les rudiments de l’histoire, me parlait des batailles où Dieu avait assisté le plus fort et lui avait donné la victoire après un massacre de trente ou de soixante mille hommes. Alors je courais vers les offices, près des écuries, et, tapi sournoisement, je regardais le cuisinier couper le cou à un canard, essuyer ses mains rougies aux plumes encore frémissantes, pour essayer de me représenter, en multipliant cette horreur, ce que devait être le massacre de trente mille hommes. On me retrouvait pleurant, dans un angle de couloir, les dents claquantes, le front couvert de sueur, et lorsqu’on sollicitait de moi le motif de mes larmes, je répondais: c’est Wilhelm, le premier valet de chambre, qui m’a pincé. Dans mes promenades à cheval, au travers des campagnes environnantes, je voyais des paysans s’acharner sur la terre, travailler de longues heures, le corps ployé en deux, mener la charrue sous l’âpre bise de décembre, ou couper les blés sous l’affolant soleil d’août qui dévore les cervelles. J’eus un jour la curiosité de m’approcher d’eux comme ils s’étaient interrompus pour prendre leur repas, et je restai stupéfié en voyant qu’ils mangeaient du pain noir, dur comme du silex, et du lard rance couleur de rouille dont les chiens courants de mon père n’eussent pas voulu. Je questionnai le vieil abbé.—La terre qu’ils cultivent ne leur appartient donc pas? Il éclata de rire:—Pourquoi voulez-vous qu’elle leur appartienne? Dieu les a créés pour ensemencer vos champs, Monseigneur. Rien ne leur appartient en propre que leur âme et encore la perdent-ils le plus souvent. Mais ne les plaignez pas, ils sont libres, bien qu’on ait eu tort sûrement, de les émanciper du servage que Dieu avait ordonné...
Le même après-midi, nous allâmes visiter une aciérie. Là, devant le brasier flamboyant des fours à puddler, parmi un décor infernal, j’aperçus des hommes demi-nus, cuits vivants dans leur propre sueur, rissolés au passage par les effroyables flammes dardées des foyers gigantesques, des êtres n’ayant plus rien d’humain, brandissant des pelles immenses, luttant à coups de ringard contre les rigoles, contre les ruisseaux de fonte en fusion crachant des étincelles et des vapeurs sifflantes, qui les encerclaient et menaçaient à chaque seconde de les engloutir.