L’abbé lui-même formula ma pensée.—C’est l’enfer, me dit-il, vous irez dans un endroit semblable, après votre mort, Monseigneur, si vous n’avez pas servi les desseins de Dieu. Et je sus que ces hommes, eux aussi, mangeaient à peine à leur faim, mais que l’usinier, leur patron, était le roi des aciers, c’est-à-dire un des plus fabuleusement riches parmi les riches. J’appris qu’ils souffraient cette géhenne pour fabriquer des canons afin de tuer d’autres hommes.—L’agriculture et l’industrie! résumait, la main en l’air, mon professeur didactique: ce qui fait la richesse d’une nation que Dieu protège, Monseigneur. Toujours, il me parlait de cette divinité invisible qui me semblait patronner tout ce qui était injuste, tout ce dont souffraient mes neuves sensations et mon jeune esprit éveillé trop tôt.
Quand je le questionnai sur Ses desseins, sur les moyens par Elle employés pour convaincre l’humanité de son existence, il me parlait de la révélation et des miracles, me citait les pastours et les vachères auxquels Elle était apparue dans les champs ou dans les grottes. Alors je m’étonnais que Dieu eût préféré s’exhiber sans contrôle à des gardeuses d’oie hystériques au lieu de surgir tout à coup au milieu des multitudes assemblées ou quand les foules, ainsi qu’on me le disait, criaient parfois d’angoisse vers Lui en dressant des bras implorateurs. Comme on m’avait déjà incité à raisonner droitement à l’aide de la logique, je ne trouvais là aucune marque de l’Intelligence qui avait dû ordonnancer le monde. Et quand nous revenions, moi toujours triste et le vieux prêtre toujours guilleret, des mendiants, une nuée de miséreux en haillons, couraient vers nous, la main faisant sébille. Lui, me défendait de leur donner trop pour ne pas encourager le vice, disait-il. Et je me rappelais que chez nous, souvent, j’avais vu la livrée ivre se battre jusqu’au sang; je me rappelais que deux gentilshommes avaient été surpris dans un salon de jeu, trichant au baccara, et que Tiercelet, le grand piqueur roux, m’avait dit, un soir, en riant, que ma sœur aînée «avait plusieurs amants», ce qui me semblait être du vice aussi et du meilleur. Une fois, un de ces mendiants me stupéfia. Devant nous, sur la route, il fouillait un tas de crottin de ses maigres mains, semblait positivement le picorer avec ses doigts, et emplissait ensuite une écuelle de terre avec ce qu’il en extrayait.
—Qu’est-ce qu’il fait donc? demandai-je, intrigué.
—Il ramasse les grains d’orge et les grains d’avoine que les chevaux n’ont pas digérés, afin d’en faire une bouillie pour lui et ses enfants. C’est un juif; il ne mérite aucune pitié...
Ainsi, ainsi, à part quelques heureux comme moi, qui détenaient toute la richesse, et à qui, dès le premier âge, on enseignait l’aridité du cœur et l’atroce égoïsme, il n’y avait donc que des misérables ou des résignés sur la Terre!
Alors une voix profonde, une voix plus forte que celle de mes maîtres, s’éleva pour crier en moi:
—Ce n’est pas juste! ce n’est pas juste!
Et pendant des années, mon existence se prolongea pareillement. Des bons soins de l’abbé, je passai à ceux d’un Jésuite qui m’apprit à mentir avec science et génie.
—Dieu lui-même ne dit jamais sa pensée; imitez-le, Monseigneur, et vous deviendrez un prince célèbre, affirmait-il, le regard sinueux et la lèvre pincée. Puis un bataillon de professeurs hiérarchisés succéda à l’Ignacien. Mais tous, quels qu’ils fussent, prêtres ou laïques, me dupèrent avec méthode, travestirent la réalité du monde, arrangèrent l’Histoire et la Vie, comme me l’apprirent des livres: l’immense Rabelais, les Encyclopédistes, les auteurs du XVIIIe siècle: Montesquieu, Condorcet, d’Alembert, Voltaire, Diderot, les poètes: Gœthe, Vigny, Léopardi, les penseurs comme Bayle, Proudhon, Buchner, Renan et le Maître incontesté des libres intelligences: j’ai nommé Schopenhauer, que je fis acheter en cachette parce qu’on les avait vilipendés devant moi. A la bouche de tous ceux qui m’approchent, purule le mensonge, pensai-je; ces livres doivent être beaux puisqu’on m’affirme qu’ils sont odieux. D’ailleurs, est-ce que les crabes peuvent juger les goëlands? me dis-je, en évoquant mes professeurs qui expertisaient les grands hommes. Et ils me façonnèrent. Là, toute ma prescience d’adolescent trop sensitif, toutes mes inductions personnelles vinrent se vérifier avec une précision mathématique.