Tous les mois, l’Empereur venait nous voir. C’était un grand vieillard, svelte et droit, staturé en force comme un coltineur de Trieste, et qui en avait, à peu de chose près, la mentalité. L’Impératrice, sa femme, avait été d’une beauté sensationnelle et d’une intelligence, d’une cérébralité véritablement indécente parmi les Cours européennes.

Amoureuse de toutes les œuvres de l’esprit, passionnée d’art, miraculeusement compréhensive, un Sophocle ou un Euripide eussent, à peine, été dignes de son choix et de sa couche. Elle était mariée avec un balourd qu’elle fuyait onze mois sur douze pour aller vivre à Capri, dans une villa grecque, au péristyle de marbres rares, aux colonnes doriques, au pur fronton, qu’elle avait fait élever d’après le modèle de celles qui, jadis, ourlèrent le Pnyx ou le Céramique.

L’Empereur se consolait en allant chasser l’isard dans le Tyrol ou la gélinotte en Styrie.

Invariablement, il parlait chasse avec mon père.

—Il me part un coq de bruyère à 50 pas... vous comprenez, duc... un coq de bruyère... je récite la moitié d’un ave, les dix premiers mots d’un pater, et je l’abats... à plus de 60 toises...

—Oui, je sais, répliquait mon auteur, vous êtes le premier fusil de la planète, Sire... vous aimez la virtuosité... vous ne tirez jamais de suite.

—C’est ça... c’est parfaitement ça... autrement mes gardes en feraient autant...

Et il prenait mon père par le bras, s’épanchant alors sur le compte de l’Impératrice.

—Vous savez qu’elle est folle... voilà qu’elle s’est toquée des œuvres d’un poète juif... un nommé Henri Heine... Connaissez-ça, vous?...

—Connais pas, ne lis jamais de saletés, Sire... Mort aux juifs!...