Une fois par semaine, je voyais ma mère qui avait un évêque pour amant. Et cela n’étonnait personne dans ce milieu où les coutumes féodales s’alliaient aux mœurs florentines.
Elle me faisait mander dans son oratoire, me posait la main sur l’épaule, sans jamais m’adresser la parole, me tenant une minute sous la radiation de son œil bleu, pour me renvoyer après avoir déposé sur mon front un baiser distrait qui sentait le musc et l’encens d’église. Mon père, l’être responsable du crime de m’avoir enfanté, ne s’inquiétait pas de moi deux fois dans l’année. Le bruit courait dans le château qu’il était au début d’une paralysie générale, tare de notre maison. C’était un petit homme qui, bien qu’il n’eût pas plus de cinquante ans, assumait déjà l’apparence vétuste d’un vieillard tout cassé et égrotant. Il passait ses journées dans une immense volière qu’il avait fait construire dans le palais en abattant les cloisons de quatre grandes salles. Quinze cents oiseaux de tous pays et de tout plumage voletaient, piaillaient, bruissaient dans ce hall treillagé, et mon père ne voulait laisser à personne le soin de remplir leurs mangeoires ou de nettoyer leurs déjections. Constamment, il allait parmi eux, en basquine de soie violette,—car il affectionnait, dans le privé, les habits d’ancien régime—les mains pleines de mil ou de chénevis, incitant de la voix les serins néerlandais ou les perruches du Brésil à venir prendre leur nourriture dans ses paumes ouvertes.
Pendant de longues heures, on entendait ses petit... petit... cui... cui... frou... frou... Et quand il était fatigué, il s’asseyait dans un large fauteuil à oreillettes et, béat, considérait ses oiseaux d’un œil extatique, ne s’arrêtant de rêvasser que pour essuyer d’un mouchoir de batiste, au chiffre impérial, les fientes tombées sur le dos ou les épaules de son habit. Souvent on lui apportait là les pièces à signer par délégation, les pièces d’État que, parfois, les bestioles irrévérencieuses blasonnaient à leur tour d’un sceau blanchâtre, d’une pastille molle et intempestive, que le chambellan, lui, recouvrait gravement de poudre d’or.
—Petit... petit... cui... cui... cui... frou... frou... frou... faisait mon père en apposant son parafe, infatigablement, et sans lire jamais.
Il avait eu, paraît-il, des chagrins d’amour dans sa jeunesse. La diplomatie, en mariant à un autre prince la femme qu’il aimait, lui avait porté un coup terrible. Immédiatement, il était devenu poète, passant ses nuits à composer des vers élégiaques dans lesquels il prenait les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, la lune surtout, à témoin de son malheur. On m’avait montré ses poèmes en me disant que, moi aussi, je n’aurais pas le droit de choisir ma fiancée, car cet avantage que possède le dernier des rustres est refusé à la souche royale, pour motifs supérieurs et raison d’État. Une autre de ses passions était de panneauter des chats—ennemis nés des oiseaux—de les prendre au traquenard d’une chatière. Ce sport, seul, atténuait pour lui le deuil de ne pouvoir chasser, par suite de l’état débile de sa santé. Il avait fait lâcher un peuple de matous à travers le palais, et tous les caniveaux, tous les recoins des cours, étaient semés de ces pièges, de ces chausse-trappes qu’il amorçait d’un morceau de viande saigneuse. Quand un chat était pincé, l’ancien maître d’équipage sonnait du cor à pleines lèvres, faisant entendre l’hallali triomphal. Et mon père quittait ses oiseaux, accourait tout joyeux, en boitillant, appuyé sur sa canne, toussant, crachant, par les vestibules et les perrons, pendant que les familiers et les larbins s’écartaient chapeau bas.—Plus vite, plus vite, Frédéric, criait-il au grand laquais galonné, en culottes de soie et en catogan, qui le suivait à dix pas, portant à la main des pots de couleur et des pinceaux. Alors, pendant que le valet maintenait la malheureuse bête prisonnière, mon père longuement la peignait avec délices, en bleu, en rouge, en vert, lui attachant par surplus une casserole à la queue. Puis, il la lâchait brusquement, roulait parfois à terre, tant il riait d’un petit rire aigu, devant le bond désordonné, la trajectoire folle du chat terrifié qu’on libérait enfin.
—Ah! ah! comme il court! On dirait l’Italien à Custozza.
Et il retournait à ses oiseaux.
Un soir, le Surintendant de Police nous le ramena, car depuis trois jours il avait disparu du château. Il avait été arrêté dans un jardin public de la Capitale voisine, à la nuit tombante, sous la pluie rageuse d’un après midi de mars. Mon père, en cette circonstance, était, paraît-il, accompagné de deux individus entre lesquels il marchait pendant que l’un d’entre eux—celui de gauche—tenait un large parapluie destiné à abriter le déambulant trio. Vingt fois ainsi, revenant sur leurs pas, ils avaient parcouru une allée écartée, cependant que mon père... comment dire cela?... je n’ose... cependant que mon père, de chacune de ses mains, travaillait ses compagnons, comme le duc d’Angoulême avait l’habitude de se travailler soi-même...
L’Empereur, à la suite de cet incident, donna l’ordre de ne plus le laisser sortir. Et désormais, il vécut dans sa volière où il avait fait dresser un lit, et dans laquelle on lui portait ses repas. Il ne voulait plus voir personne, et si parfois quelqu’un s’approchait des grillages, un être étrange, en habit de cour, enlinceulé de blanc par les fientes des oiseaux, s’offrait à sa vue qui, d’une voie cassée, chantait des lieds d’amour et faisait des vers en comptant sur ses doigts. Deux ou trois fois par mois, seulement, le maître d’équipage venait le chercher pour forcer un chat.