A l’époque de ma puberté, dois-je vous le dire? les chambrières ne manquèrent pas de m’enseigner l’accouplement, de me faire goûter à leurs caresses vicieuses, de m’initier à des dérèglements sournois, pendant que leurs amants, les valets de chambre, me suggéraient des habitudes, des travers de prisonnier.

—Avec ça on devient un grand prince; on évite l’écueil des femmes, me disaient-ils en fanfaronnant dans leur turpidité et leur cynisme. Aucun d’eux ne manifestait la moindre crainte au sujet d’un renvoi possible. Qui donc oserait les chasser? Ils avaient bien trop de secrets. Et, moi, je leur étais reconnaissant, car ils m’apprenaient tous les potins, tous les scandales, toutes les hontes de la ville et de la cour.

A dix-huit ans, on me questionna sur mes goûts; on me demanda si j’avais fait choix d’une carrière. Je répondis sans hésiter que je voulais servir l’Église, que depuis soixante ans ma famille n’avait fourni aucun cardinal à la chrétienté, et que je réparerais cette lacune de ma lignée. Tous les miens me félicitèrent, et pendant deux jours, comme faveur et témoignage insigne de satisfaction, mon père qui était sorti de sa volière—ce qui ne lui arrivait plus deux fois par année, peut-être—m’autorisa à assister, à sa droite, au laisser-courre de ses chats. Ma mère, elle, me fit cadeau de son médaillon enrichi de brillants, et l’évêque, son amant, m’embrassa au front, de ses lèvres peintes. Alors, je fus déféré à tout un lot de théologiens chargés de me donner l’enseignement sacerdotal.

Pendant vingt-quatre mois, Messieurs, je témoignai de la ferveur la plus grande, de la piété la plus édifiante; pendant vingt-quatre mois, je ne levai pas trois fois peut-être les yeux sur les gens pour les dévisager, car le regard de mon semblable me paraissait toujours être un outrage à moi-même. Cela fera un saint, disaient les soutaniers, mes professeurs, qui vivaient dans un perpétuel émerveillement. Et la veille même de mon ordination, je priai mon père de les réunir avec ma mère et mes autres parents, dans la grande salle du palais, pour ouïr, de ma bouche, une déclaration importante. Quand tous furent assemblés, quand d’un signe, l’auteur de mes jours, m’eut autorisé à parler, je tirai de ma poche un petit manuscrit, fruit de mes veilles littéraires, et je me mis en devoir de le leur lire incontinent.

Cette nouvelle, Messieurs, vous n’en serez point privés. La voici...

Et, comme il en avait menacé l’auditoire, l’accusé sortit de sa poche un fascicule broché et donna lecture de ce morceau:

CONTE BIBLIQUE.

Marie de Béthanie, debout sur le seuil de sa maison, scrutait de sa prunelle saphirine des lointains poudreux de la route de Jérusalem, que rejoignait, là-bas, vers l’horizon, un grand ciel de pyrope et de safran, balafré par les stries violâtres du soleil au déclin. Une tiédeur douce, une onde de joie chaude, enchantait tout son être, quand aux heures du soir, comme en ce jour, elle attendait son nouvel amant, le Nazaréen, à la parole balsamique et aux cheveux volutés. Marie, cependant, n’était point entièrement heureuse. Un pli soucieux creusait son front, exhaussé par un cimier de nattes couleur de cuivre, lorsqu’elle venait à songer que jamais encore, malgré ses plus vives instances, le nouveau Prophète n’avait consenti à partager complètement sa vie. Pourtant, depuis la dernière Pâque, elle vivait dans l’espoir qu’il cèderait enfin. Et, pour subvenir aux charges lourdes de l’existence commune, le plus souvent possible, elle dérobait à la rapacité de sa mère la majeure partie des monnaies diversement effigiées, avec lesquelles les centurions du Proconsul acquittaient le loyer de son corps.

La mère de Marie de Béthanie avait fourni à Rome une belle et longue carrière de mérétrice retentissante. Pendant vingt-cinq années au moins, l’or fumeux de ses cheveux roux avait été chanté en vers hexamètres, glyconiques, phaleuces ou asclépiades par les plus réputés des poètes qui florissaient dans la ville des Césars, et souvent on s’était égorgé pour elle dans le camp des Prétoriens. A quarante ans, quand elle était belle encore, elle s’était repentie d’avoir délaissé les cataphractaires ou les chrysaspides du Palatin pour les porteurs de lyre, car, l’un d’entre eux, après avoir juré, sans doute, de mourir de façon bizarre et inusitée, avait fait d’elle une infirme dont le visage ne pouvait plus que semer l’épouvante. Ayant acquis, moyennant quinze aureus, la faveur d’être aimé une nuit, il avait sournoisement bu l’euphorbe avant les étreintes, puis s’était lié à la mère de Marie par un réseau de cordes fines qu’il avait, dans une rage d’amour décuplée par l’approche de la mort, serrées comme au cabestan. Cinq heures durant, il avait hoqueté, écumé et pantelé dans les affres de l’agonie, ponctuant les joues, le front et les lèvres de la courtisane de la mousse verdâtre de ses derniers spasmes. Et, lorsqu’au matin des voisins, attirés par ses hurlements, étaient entrés chez la courtisane, ils l’avaient trouvée accolée à un cadavre déjà froid et couleur de bronze oxydé. L’épouvante de la malheureuse avait été telle que son visage s’était tordu comme en une convulsion tétanique qui ne devait plus disparaître, et que ses yeux la veille encore si beaux, semblaient converger toujours vers la même horreur, dans un strabisme définitif.