Aussi, la mère de Marie, de retour à Jérusalem, avait-elle décidé que sa fille ne servirait jamais qu’au plaisir des militaires qui lui avaient laissé de bons souvenirs, et avec lesquels pareille aventure n’était point à redouter, car s’ils s’entretuaient parfois après les orgies, ils étaient notoirement incapables, par pur dilettantisme, de pareils détraquements.
Les centurions de la légion de Judée aimaient en Marie de Béthanie la facile composition. D’humeur passive, elle ne les injuriait pas au matin quand il leur arrivait de se refuser à verser le salaire que, par Perséphone, ils avaient juré la veille. Sa chair de blonde toujours amoureuse était en grande réputation à Iérouchalaïm. Des lettrés qui faisaient profession de n’aimer que les Grecques s’étaient même discrédités auprès de leurs pairs en recherchant ses faveurs, qu’elle leur avait refusées par surcroît. Et ceux-ci s’en allaient répétant, comme excuse spécieuse à leur faiblesse, qu’elle pouvait à la rigueur passer pour une femme d’Ithaque ou de Céphalonie, puisqu’elle savait danser aux crotales tout comme les filles de l’Archipel.
Marie jouissait d’une large aisance jalousée par la plupart de ses compagnes. Si le Nabi devait se refuser toujours à vivre sous son toit, elle pouvait tout au moins, songeait-elle, l’arracher à la grande route et, comme deux ou trois de ses amies l’avaient fait pour des garnisaires, le mettre dans ses meubles, dans des meubles de cèdre ou de santal précieux, et lui acheter des toiles de Perse et des manuscrits hellènes, pour orner sa demeure ou son esprit. Oui, l’avoir constamment près d’elle, ne le quitter que pour satisfaire rapidement, le plus rapidement possible, et comme à la dérobée, aux exigences de sa profession! Cette pensée la confortait quand ses nuits étaient prises par les caresses vénales.
De beaucoup, elle préférait son destin à celui de sa sœur Marthe occupée aux besognes ménagères, alors que son frère Lazare, associé avec un grammate émigré d’Athènes, à la suite de canailleries majeures, avait édifié un Cottabéion à Hyérosolyma. Sans compter les osselets et le cottabe, Lazare y dépouillait fort congrument la jeunesse du négoce—entichée par pose des mœurs de l’Agora—à l’aide de dés pipés que maniait, avec un art incomparable, une équipe salariée par lui. Trois philosophes d’Ionie, ayant depuis longtemps blasphémé la sagesse, composaient cette équipe, que venait renforcer un Ripuaire, staturé comme Héraklès, et sans rival pour contondre les récalcitrants. Le frère de Marie espérait, grâce à l’argent amassé et à la protection du Grand Prêtre, pouvoir acheter, plus tard, une charge de magistrat et finir ainsi ses jours dans le respect unanime.
Donc, avant de connaître Jésus, Myriam n’avait éprouvé d’autre désir que celui d’une prompte fortune, acquise d’après l’exemple maternel.
Lorsque riche elle serait seule au monde et libre ainsi d’orienter son destin, elle conjecturait qu’il lui serait facile de goûter les joies de l’hyménée avec un jeune caravanier, ou bien avec quelque lettré ayant plus de gloire que de pécune.
L’âge et la vénusté de ses amants l’avaient jusque-là indifférée. Comme ses veines charriaient en profusion les généreuses calories d’amour, l’homme, l’individu, s’effaçait à ses yeux pour n’être plus qu’une force, qu’un choc destiné à faire issir la volupté continuellement rembuchée dans la coulée intérieure de ses moelles trop actives. Une seule fois—l’année précédente—elle avait refusé de dormir avec un de ceux qui la sollicitaient, parce qu’avec lui, réellement, aucune conjonction épidermique n’était envisageable. Celui-là était un chef de cohorte. Des sèves sournoises avaient institué sur son visage des sortes de végétations quasi-madréporiques; ses joues boursouflées étaient semblables à de grosses éponges imbibées d’eau malsaine; et des bourgeonnements, des cryptogames charnus et de polychromie désolante, s’incrustaient à ses maxillaires en dispensant une inéluctable fétidité. Cette maladie provenait, paraît-il, du lointain pays des Mèdes, et plusieurs médecins de la ville disputaient sur elle jusqu’au point d’en venir au pugilat public. Cependant, le chef de cohorte, sur qui toute médication avait été essayée, sacrifiait à Isis en désespoir de cause et consultait les poulets sacrés qui avaient prononcé que la Déesse, déchirant ses voiles, viendrait elle-même le guérir un jour, par simple imposition des doigts. Cinq ou six centurions qui pratiquaient, eux, les étranges rites d’amour en usage sur les rives chaudes de la Gétulie avaient trouvé Marie complaisante et même intéressée par tout leur inédit. Jamais non plus, elle ne bayait aux récits parfois itératifs que lui faisaient de leurs campagnes et de leurs blessures quelques-uns de ses amants qui avaient combattu chez les Daces. Elle était donc de toutes leurs nuits orgiaques, quand le kinnor et la sambuque assourdissent imparfaitement les stridulations des femmes en amour, quand l’air se poisse du parfum des cassolettes, des fleurs et des toisons, et que dans le lointain des chairs moites s’enroulent, rampent et se déroulent, comme des vipères possédées, les nerfs que la volupté a tordus.
Mais, contrairement aux intérêts de Marie, les mœurs des centurions commençaient à se modifier sous l’influence des coutumes asiates. Déjà, ils fréquentaient les éphèbes qui servaient aux vices patriciens. Ils ne sortaient plus qu’en litière, gesticulaient avec préciosité en coupant l’air à l’aide de petites baguettes d’agate ou de jade. Ils rémunéraient moins largement les courtisanes, et débitaient contre le peuple d’Israël de violentes diatribes apprises par cœur et que confectionnaient des érudits à gages. La mère de Marie et Marie elle-même vengeaient de leur mieux le peuple élu en leur subtilisant, à chaque occasion propice, quelques-uns de ces bijoux travaillés par les meilleurs orfèvres d’Alexandrie, dont ils alourdissaient maintenant leurs doigts et leurs chevilles, et où s’enlevait, en fines intailles, le scarabée d’Égypte.
Trop souvent à son gré, maintenant qu’elle aimait un homme supérieur, Marie de Béthanie était forcée de consentir aux caresses salariées. Ah! ne partager qu’avec lui la couche basse, marquetée d’ivoire, parmi la nuit aphrodisiaque, aux senteurs opiacées du pays galiléen! Et ce soir-là, douzième soir des Ides du renouveau, elle édifiait en pensée la petite maison du bonheur, la petite maison sertie dans un parterre de passeroses et d’anémones d’Assyrie, où il serait si doux de vivre à deux, toujours... alors qu’à la veillée, avant l’heure amoureuse, il lui conterait à voix basse, quelqu’une de ces histoires de tendresse et d’élégie, qu’ignorent, les centurions au parler rude, et qui font se volupter les âmes sentimentales.
Mais guérir Jésus de son vagabondage?