Bien qu’elle eût soixante ans pour le moins, Madame Truphot, depuis deux lustres, vivait avec un garçon de trente-cinq à peine, qu’elle entretenait de son mieux, le gros Siemans, un Belge à la face poupine, au cheveu rare, aux joues de jambon rose, aux épaules de coltineur, si complètement dans son rôle qu’il était muet à l’accoutumée comme ses congénères et, en toutes occasions, imitait des cyprins le silence prudent. La seule passion de cet homme, hormis celle de la musique, était d’aller se promener avec obstination devant la façade des trois immeubles tout neufs que Madame Truphot possédait rue des Écoles. On le rencontrait là, régulièrement, de quatre à cinq, quelque temps qu’il fît, suivi d’une théorie de petits chiens hideux et recroquevillés, gros comme le poing à peine, des fœtus de chiens inquiétants et louches, à la chassie opiniâtre de bêtes puantes qui ne pouvaient pas le souffrir d’ailleurs, aboyaient contre lui en rebellion constante et s’efforçaient de le mordre sournoisement, à la moindre occasion. Mais Siemans veillait sur eux, réfrénait leurs tentatives d’évasion, s’efforçait de se faire tolérer, leur prodiguant même des noms d’amitié, des épithètes câlines, dans l’épouvante—faut-il le croire?—où il pouvait être d’accomplir seul désormais la besogne de tendresse à laquelle se refusaient peut-être les carlins et les griffons. Sans doute, devant ce million des trois bâtisses, il se répétait les yeux crochés sur les balcons et les porches béants: Cela sera à moi un jour. Et des bouffées d’orgueil venaient crever à la mafflosité de sa face, tout son être éclatait de joie contenue pendant qu’il tirait sur lui les avortons à la queue chantournée, aux yeux laiteux. Fils d’un savetier de Louvain, il se voyait déjà retournant au pays après avoir réalisé la vieille, informant les gens de l’endroit qu’il avait gagné sa fortune à écrire des partitions avec son beau-frère, le compositeur—car sa sœur avait épousé un vague maëstro roumain qui pastichait Wagner et intriguait pour accéder à l’Opéra-Comique. Celui-ci lui avait donné quelques leçons et, dès lors, Siemans, rebuté par le piston et le violoncelle trop difficiles se souvint à propos qu’il avait été serpent dans sa jeunesse, à la paroisse natale, et il se mit à l’ocarina, un instrument dédaigné, mais dont on pouvait tirer des merveilles avec un peu d’art. Pendant de longues heures, sans relâche, il jouait du Tagliafico. Le Voulez-vous bien ne plus dormir succédait impitoyablement à la Chanson de Marinette.

Ses harmonies jetaient le désarroi dans les muqueuses féminines, ravageaient les cœurs d’alentour portés sur le sentiment. Un prêtre, qui habitait la maison, tout en lui reprochant d’introduire le trouble dans les âmes pieuses, était même venu le demander en mariage de la part d’une de ses pénitentes: une dame mûre mais très bien encore, la veuve d’un officier qui avait un fils à Saint-Cyr et qui portait un chignon de soie. Madame Truphot, mise au courant par des indiscrétions de domestiques, avait dû placer le propriétaire dans l’alternative de choisir entre elle, 2.000 francs de loyer, et cette personne, 1.200 à peine, le menaçant d’un congé s’il ne résiliait pas la location de l’autre. Et ce n’est qu’après le déménagement de cette énamourée que le Belge eut à nouveau licence de cultiver l’ocarina. Depuis quelques jours, il s’attaquait à Ambroise Thomas, auquel il correspondait, par nature, disait-il, et il épanchait Mignon, sur l’alentour, inexorablement. Dans l’immeuble, on affirmait que la vieille dame rebutée se mourait, rue d’Assas, d’une maladie de langueur, ce qui valait à Siemans une auréole d’amant fatal et faisait rager sa maîtresse sexagénaire.

De menus incidents revenaient encore à l’esprit de Boutorgne. Il évoquait l’enterrement de la fille de Madame Truphot, morte dans le célibat, à quarante ans, après avoir lutté sans succès, après s’être épuisée en querelles et en inutile stratégie pour éloigner l’amant qui tenait sa mère par on ne sait quelles fibres honteuses. Ce jour-là l’homme entretenu avait fait les honneurs du logis endeuillé, en maître désormais incontestable, avait marché bravement, tenant les cordons du poële, à la tête de la famille, au regard d’une notable partie du Tout-Paris de l’art et de la politique, car M. Truphot, mari, avait été longtemps chef du municipe, maire d’un des arrondissements les plus riches de la capitale. Même, Boutorgne se revoyait, certain jour, courant les rédactions pour empêcher les quotidiens de révéler que M. Truphot avait été trouvé, un matin, au pied de son lit, la tempe trouée d’une balle. Pendant longtemps, cet homme, conjoint à une hystéromane, s’était efforcé de ne rien voir. Puis, quand il lui avait fallu, de mauvais gré, ouvrir les yeux sur les priapées de son logis, il avait versé en des scènes atroces, mais pour pardonner chaque fois, dans la crainte qu’un esclandre public ne l’astreignit à répudier l’écharpe tricolore à laquelle il tenait par dessus tout. Il s’était contenté d’expurger un peu son foyer, évacuant du mieux qu’il le pouvait la racaille de lettres qui mangeait à sa table et polluait sa literie, surveillant de près l’homme du gaz qui venait vérifier l’appareil, ou le frotteur qui, la brosse au pied, esquissait des entrechats excitants et dansait la croupe en l’air. Madame Truphot, en effet, ne répugnait à rien, s’accointait avec les plus viles espèces, dilapidait ce qu’on est convenu d’appeler «l’honneur conjugal» avec des histrions du théâtre Montparnasse, des pîtres de Bobino. Un jour même, elle avait été cause de la révocation d’un sergent de ville albinos, pour l’avoir, quand il était de faction, attiré dans la chambre de sa bonne en lui promettant de l’épouser, après divorce. Par la suite, M. Truphot, las sans doute de mener ici bas une vie dont les seules voluptés consistaient à marier les autres et à être plus cocu que le prince de Chimay ou le futur roi de Saxe, s’était mis subitement à la poursuite d’autres délices et s’était laissé induire en l’alcool. Pendant quatre années, il avait entrecoupé la quotidienne lecture des articles du Code d’abondants hoquets et aromatisé la salle d’honneur de la mairie d’une haleine où les senteurs du pernod et le relent du bitter réalisaient l’indissoluble hyménée. Comme on le voit, c’était dans toute son ampleur l’ignominie bourgeoise, la gangrène qui, à l’arrière de la façade impressionnante, de l’armature et des fonctions dignitaires ou honorifiques, ronge, comme un cancer, la chair et l’âme des classes possédantes. Mais l’honorable magistrat municipal, en une heure pessimiste où l’irréductible ignominie de sa compagne et le malaise de sa «bouche de bois» s’étaient faits particulièrement insupportables n’avait pu résister à la nécessité de se liquider d’un coup de revolver.

Madame Truphot, débarrassée du mari, avait réalisé un rêve longtemps caressé. Elle avait ouvert un salon littéraire. Le symbolisme alors battait son plein et des tiaulées d’imbéciles, opérés de toute syntaxe et de toute orthographe, travaillaient à surpeupler les maisons de fous en proposant à l’admiration des masses d’invraisemblables rébus, des formules aussi inouïes qu’hermétiques où, paraît-il, ils avaient emprisonné la Beauté. Madame Truphot fut donc préraphaëlite ardemment. De jeunes hommes, quelque peu Kleptomanes, visiblement détachés des ablutions et pédérastes comme il convient, vinrent, chaque mardi et chaque samedi, déverser chez elle le trop plein de leur génie, sous forme de pentamètres, d’hexamètres et de myriamètres, tout en faisant suinter, de leur mieux, les écrouelles de leur esthétique. Après quelque résistance, le Sar Péladan, coiffé d’une brassée de copeaux à la sépia, d’une bottelée de paille de fer, le Sar Péladan, lui-même, finit par céder et, pendant une année, honora son logis de ses pellicules et de ses oreilles en forme d’ailes d’engoulevent. Grâce à ses bons soins, la veuve fut, sur l’heure, immatriculée dans la religion de la Beauté et n’ignora plus tout ce que le Saint Jean du Vinci ou la sodomie vénale dérobe aux profanes de splendeurs cachées.

Son argent et sa personne furent, longtemps, l’âme du salon des Rose-Croix où elle figura sous les apparences d’une Salomé maigre; et deux ou trois artistes de l’Ermitage travaillèrent à la munir des proses gonorrhéiques aptes à glorifier en toute occasion les œuvres du divin Sandro ou de Cimabué. En sa demeure, Jean Moréas qui, depuis trente ans, menace le monde angoissé d’un chef-d’œuvre selon la norme grecque et se contente de ressembler à Euripide, qu’il traduit, comme Hadji-Stavros ressemble à Miltiade, Jean Moréas se vit acclamé à l’unanimité chef de l’Ecole Romane. Même, un moment le lustre de Madame Truphot fut tel que M. Huysmans alla jusqu’à parler de la mettre dans un de ses livres, quand elle eût donné dans les Bolandistes et fourni l’argent d’une messe noire. Mais le mauvais destin veillait et si la veuve ne fut point léguée à la postérité, telle une Mme Chantelouve d’un mode avantageux, c’est que son crédit politique s’avéra insuffisant pour faire octroyer le ruban rouge à l’auteur d’A Rebours. Sans doute, la sexagénaire serait arrivée avant peu à l’androgynat que lui préconisait le génial Joséphin, mais le Belge, son amant, rendu fou furieux par les dépenses exagérées d’un tel état de choses, avait un beau jour jeté tout le monde dehors. Nettement, il posa la question de confiance. Elle aurait à choisir désormais entre ce faubourg de Gomorrhe, ces Commodores de l’Insanité et son amour de mâle préféré. Et Madame Truphot, geignante, tout en protestant qu’il assassinait en elle et l’intelligence et la beauté avait cédé, sans trop de défense, dans la peur terrible où elle était de le perdre pour toujours.

Mais elle souffrait d’être, depuis cette époque, tenue à l’écart du mouvement littéraire et de n’avoir plus aucune action sur la pensée des hommes de son temps. Ses dîners hebdomadaires n’étaient plus, hélas! les Conciles d’antan. Et il lui était douloureux de ne plus manœuvrer, comme auparavant, la manette qui imprimait la direction au génie symboliste.

Médéric Boutorgne, qui se préparait à descendre à la station de Saint-Germain-des-Prés, se murmura tout à coup, en se frappant sur les cuisses:

—Ah! non, c’est trop drôle!

Il se remémorait le soir des Sociétés savantes où en compagnie de la Truphot éclectique, de son amant et de trois ou quatre autres camarades, il était allé entendre Truculor, le tribun socialiste. Truculor les avait fait placer sur l’estrade, tout près de lui et, de suite, il s’était mis à besogner de son métier sur les tréteaux, tonitruant, de sa voix fracassante.

—Oui, Citoyens, l’ordre qui régit les justes consciences et les esprits en possession de la Beauté, de la Vérité et de la Justice, sera l’ordre même de la Société nouvelle, de la Société que tous nous voulons créer, de la Société que nous voulons accoucher enfin de son idéal supérieur...