Médéric Boutorgne se préparait à philosopher, comme il est du devoir d’un bon littérateur de le faire quand le hasard place devant lui un geste drôle, une circonstance pleine d’enseignement ou une conjoncture pittoresque de la vie. Il n’en eut pas le loisir. Le voyant arrêté et comme statufié au bord du trottoir, une marchande de spasmes quinquagénaire, à l’arrière train tumultueux, qui n’avait point lésiné sur la tripe ni le téton, s’efforçait de l’aguicher depuis un bon moment déjà. Il murmura:—Vieille peau, à son adresse et fut admis enfin à s’insinuer dans le gros omnibus—le cinquième qui venait de passer. A peine assis, il se trouva gratifié de la puce classique que la compagnie, en surplus de la correspondance, tient à la disposition de tout voyageur. Et il donna ses trois sous d’impériale, cependant que le conducteur, dont c’est la fonction, lui marchait opiniâtrement sur les pieds.
Le gendelettre, tout en se grattant, convoqua ses soucis cuisants, les pensées douloureuses, l’urticaire mentale dont il était investi depuis longtemps déjà. Certes, il n’y avait rien à faire pour lui dans la littérature, s’entêter désormais serait stupide. Et il se remémorait les rancœurs subies, les crapauds, les poignées de cloportes qu’il lui avait fallu avaler quand il était petit reporter. C’était à lui que le mot suivant avait été dit: Un matin de décembre, après avoir trotté pendant deux heures avec des bottines spongieuses, dans la boue glacée des rues, il s’était présenté pour la deuxième fois dans la même semaine chez un augure, dans le dessein de lui soutirer à nouveau une interview et de faire ainsi du deux sous la ligne. Plein d’audace, la nécessité de gagner sa vie lui infusant du courage, il avait échappé au valet de chambre, au grand dam de sa jaquette après laquelle ce dernier s’agrippait afin de l’empêcher d’envahir le logis sacré où habitait la Gloire. Il avait culbuté avec un égal brio un autre larbin accouru à la rescousse et, finalement, s’était insinué dans la chambre à coucher, le crayon en arrêt et l’oreille attentive décrassée, préalablement, par un coup d’ongle, de la cire, du cérumen de la nuit. Alors l’oracle en chemise, le poil des jambes et de l’estomac hérissé de colère, s’était précipité sur lui.
—Comment c’est toujours vous! Qu’est-ce que vous voulez que je vous montre encore.... Mon âme ou mon pot de nuit?
Un confrère, à qui Boutorgne confessa la chose, réfléchit une minute, et conseilla:
—Mon vieux, tu as sous la main une vengeance épatante: conte dans ton papier que tu as trouvé un Larousse chez le bonze; il sera discrédité....
En effet, dans le métier des lettres, le Larousse est le parent pauvre. Il n’est pas d’injure plus forte pour un porteur de prose, pour un prosifère, que d’entendre dire de son érudition: il a pigé ça dans le Larousse. Un écrivain accepterait plutôt d’être traité de pédéraste que d’être accusé d’avoir chez lui l’infamante encyclopédie. C’est le monument inavouable qu’on cache aux visiteurs, qu’on relègue dans la pénombre, près du seau à charbon de la cuisine, et auquel presque tous cependant doivent leur savoir. Pauvre Larousse, combien d’ingrats éduques-tu tous les jours, toi qui as déjà fait entrer tant de gens sous la coupole des Quarante ou à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres!
Boutorgne, ingénu en cette occurrence comme en toutes autres, n’avait pas su discerner la sombre scélératesse du conseil donné par le collègue. Celui ci rêvait de cumuler, d’adjoindre à ses appointements de soiriste les maigres émoluments de Médéric en lui râflant son emploi. Et cela ne tarda guère. L’augure accusé de posséder le Larousse courut d’un trait chez le Directeur du journal et incontinent fit débarquer le lamentable Boutorgne.
Ah! oui sortir de là au plus vite! Résilier l’ambition de prononcer des phrases éternelles, des mots qui enchanteront les siècles futurs, abdiquer l’espoir de monnayer jamais son jaspin, mais s’évader de cette rotonde d’hamadryas qu’on appelle la Littérature, le Journalisme, le quatrième État, tout ce que vous voudrez. D’autant plus que le cap de la trentaine était doublé depuis trois années, et il en avait vraiment assez de cette vie paupérique, de cette existence sans faste qu’il menait avec sa mère. Puisqu’il n’avait pas réussi à devenir notoire, il fallait abandonner l’idée du beau mariage. Les Lettres sont un moyen aussi certain de conquérir l’héritière bourgeoise que l’épaulette, et la plupart des vocations d’écrivain sont déterminées, comme les vocations militaires, par ce fait archi-connu. Mais néanmoins convient-il de sortir du rang. Quand on s’établit négociant en solécismes et manufacturier de banalités, faut-il que la boutique soit achalandée pour capter la pintade enrichie, désireuse de lisser ses plumes parmi les volaillers du beau langage. Or, il ne se trouvait nullement dans ce cas. Les dots fabuleuses ou même simplement acceptables étaient pour d’autres que lui. Tout au plus pouvait-il espérer épouser dans le demi-monde sur le retour. Et encore! Car ces dames devenaient exigeantes depuis que plusieurs d’entre elles avaient réussi à convoler dans les ambassades, l’Académie, ou avec les gloires du roman contemporain. Pourtant, coûte que coûte, il fallait trouver un expédient durable et nourricier.
Madame Boutorgne, sa mère, veuve d’un rond de cuir du ministère des Colonies, vivotait de la maigre retraite du père jointe à une prime d’assurances que le charançon administratif avait eu le bon esprit de souscrire pour sa femme, de son vivant. Le revenu annuel ne montait pas à 4.000 francs et ils étaient deux à s’alimenter dessus: lui, ne rapportant absolument rien. Même, un équipage décent était nécessaire: car Médéric, ravagé du besoin de paraître et profitant de ce que son auteur avait gratté jadis du papier à la Guadeloupe, accréditait au Napolitain le bruit qu’il était engendré de planteurs ruinés par des cyclones. Par surcroît, il confiait même à d’aucuns, de temps en temps—dans l’espoir d’allécher le nationalisme occupé alors à racoler des plumitifs reluisants—qu’il était marquis authentique. Mais, ajoutait-il, le ton désinvolte, il préférait laisser tomber son blason en désuétude, puisqu’il n’avait plus les 300.000 livres de rentes nécessaires à le porter dignement. On a beau avoir du talent, vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher? Traîner un titre dans la littérature, c’est diminuant, sans compter que cela vous classe toujours comme amateur. Non, ce n’était plus à faire depuis ce pauvre Villiers qui avait roulé le sien dans tous les gargots et tous les monts de piété de Paris et que sa particule avait empêché d’être pris au sérieux et d’arriver au gros public. Lui, l’Isle-Adam, avait au moins une excuse. Il n’aurait jamais, certes, grossoyé de la copie si la France ne l’avait pas mis dans cette nécessité en lui refusant le trône de Grèce—auquel il avait des droits certains de par sa généalogie qui, d’après ses dires, le racinait aux Basileus de Byzance—quand il était venu supplier l’Empereur de le lui faire obtenir.
Ce soir-là, Médéric Boutorgne allait dîner, rue de Fleurus, chez Madame Truphot, tenancière d’un cénacle qui, deux fois par semaine, traitait des peintres, des orateurs, des gens de lettres et toutes sortes d’autres phénomènes. Peut-être de ce côté-là, y avait-il quelque chose à espérer. L’événement imprévu, la circonstance fortuite qui le tirerait d’affaire pouvait se produire dans ce milieu. Cependant il ne spéculait sur rien de précis, n’arrivait pas à fixer ni même à formuler son espoir. Enfin, il se tiendrait aux aguets de la moindre conjoncture. On verrait bien. Et il se représentait la femme, repassait son curriculum.