«Écoute-moi, m’a dit cet homme, comme j’enseignais près du mur aux prières, écoute-moi, bien que ma façon de discourir doive répugner à ta race illettrée, aux hommes dont tu es le frère et qui n’étaient point dignes du sacrifice de Prométhée.

«Je ne sais point parler sans préambule, et il me faut te dire pour donner quelque poids à ce qui va suivre que j’enseignai, jadis la Philosophie proche la fontaine de Callirhoë. Mon académie n’était point sans réputation, et j’allais définitivement bénéficier de l’épithète de Sage, lorsque j’eus le malheur d’improuver un Patricien puissant. Tu vois que je n’avais point droit au titre de Sage! Le Patricien fit fermer mon école, et j’aurais été réduit à la plus noire misère, si l’archonte au pouvoir, qui professait le scepticisme, n’était venu à mon secours et ne m’avait fait donner le poste d’œnopte, c’est-à-dire d’inspecteur des vins.

«Pour un philosophe, veiller à ce que le délire bachique de ses compatriotes soit de bon aloi me semblait plaisant, et j’admirais la prévoyance des dieux, qui fomentèrent la vigne afin que leurs créatures pussent, la bouche empâtée, bénir la vie, dire le plus de bêtises possible et oublier ainsi la scélératesse des Olympiens. Un jour, ivre moi-même, pris de vertige ou d’un prurit de sincérité, je dénonçai l’archonte mon protecteur, qui possédait des ceps en Achaïe, comme un vil trafiquant de breuvages adultérés, et j’allai même jusqu’à l’accuser de ne m’avoir nommé œnopte que pour pouvoir, en toute impunité, empoisonner la divine Athènes. Je dus m’exiler et devenir ici garçon d’étuve. Comme tout Grec, tu le sais, je puis être, tour à tour ou en même temps, grammairien, rhéteur, peintre, augure, mime, médecin, magicien, proxénète. C’est ce qui me vaut aujourd’hui le plaisir de dialoguer avec toi.

«Plusieurs fois déjà, je t’ai entendu te proclamer Dieu et prophétiser en ce sens. Tu es de bonne foi, évidemment. La croyance en ta divinité a dû germer en ton esprit, parce que tu t’imaginais parler autrement que le restant des hommes. Tu parles mal, crois-moi, tu ignores l’enthymème et le syllogisme, et tes gloses ne feraient pas une drachme sur l’Agora. D’ailleurs, si tu es Dieu, rien n’est plus facile à prouver. Tu dois en cette qualité connaître dans son plus petit détail la mécanique du monde. Explique-moi alors comment les étoiles tiennent dans le ciel sans crochets apparents et sont douées de régulières annulations? Quelle force les approche l’une de l’autre, sans qu’elles viennent jamais à se heurter, et les éloigne ensuite en leur faisant décrire des orbes que d’aucuns prétendent avoir calculés? Définis, analyse l’air, l’eau, le feu, le mouvement, la procréation. Pythagore affirme que le soleil est immobile parce qu’il est 1. Es-tu de son avis? Le Dieu ton père n’a pas manqué de t’enseigner tous les secrets que recherchent vainement les hommes, et tu pourrais m’apprendre pourquoi un corps lancé dans les airs ne suit pas toujours l’impulsion première et retombe immuablement vers le sol... Tout cela prouverait autrement ta divinité que tes hyperboles mal construites... Ton père doit être un fameux géomètre, crois-tu que les propositions d’Euclide sont justes?»

Jésus s’était levé et marchait dans la pièce...

—Cet homme avait raison, confessa-t-il. Je ne sais rien, rien, ou si peu! Je lui répondis néanmoins par une parabole:—En ce temps-là, les hommes orgueilleux désiraient la Science, mais Dieu leur envoya son fils qui leur apporta l’amour... Cependant mon contradicteur, paracheva le Nazaréen, de la voix qu’il devait retrouver plus tard dans sa passion, devenait sarcastisque et la foule, visiblement, était pour lui.—«Pose tes métaphores et réponds-nous sans fioritures... Tu n’es pas Dieu, puisque tu ne connais rien à la création et te défiles en mauvais rhéteur...»—Oui, oui, il n’est pas Dieu, grondait le peuple menaçant. Des pierres volaient vers moi; déjà les vieilles femmes commençaient à me lancer des excréments... Je dus fuir... fuir, pendant que le Grec, grimpé sur une borne, proférait la terrible, l’épouvantable parole que je redoutais depuis tant de jours, et qu’il avait trouvée, lui...

«Pourquoi le Dieu, ton père, qui pouvait faire le monde heureux et bon, l’a-t-il fait douloureux et scélérat? Est-ce qu’un homme, un simple humain, coupable d’un pareil crime ne serait pas digne de toutes les malédictions? C’est nous autres, les créatures, qui avons le droit de juger le créateur, et non pas lui... Arrière, imposteur! Tu dis venir nous racheter après que ton père nous a vendus. Qu’est-ce que c’est que cette vente monstrueuse et que ce rachat stupide? On voit bien que tu es d’Israël, à qui toujours les termes du négoce viennent à la bouche, que tu es de la race de Sem, éternellement vouée au commerce et à l’usure!»

Une suette d’angoisse secouait Jésus frissonnant... une exprimable détresse faisait transsuder son front d’une rosée fumante... Ah! n’être qu’un homme, rien qu’un homme, avoir le droit d’être faible, ignorant et lâche! ne plus agir, rêver! ne plus parler, aimer! Et ses deux mains tombèrent aux épaules de la fille, soudain dressée devant lui.

Un ressac de joie délirante et folle venait de chavirer l’âme de Marie de Béthanie. Elle comprit que son rêve, son rêve si longtemps caressé, touchait à sa réalisation. Depuis qu’elle le connaissait, pour le conquérir à jamais, elle désirait un enfant du Nabi, un enfant qui serait blond comme elle, et, plus tard, sentencieux comme le père. Ainsi, elle le posséderait jusqu’à la mort. La maternité, estimait-elle, lui serait facile, car antérieurement elle avait failli concevoir des œuvres d’un scribe de l’Ethnarque. Mais sa mère, experte aux simples qui délivrent, avait résolu facilement la conjoncture improfitable au commerce charnel. Son ventre, frotté d’aromates, poli comme un albâtre pentélique, était donc resté sans rides, et ses seins n’étaient pas bagués à la pointe des larges cernes bleuâtres qui éloignent les lèvres de l’amant. Elle offrait tout cela à Jésus. Elle consentirait avec joie à moins de beauté si la vie qu’il éveillerait en ses flancs pouvait l’unir à lui, indissolublement.

La chair grumelée sous le feu qui ardait du profond de sa féminéité, dans l’envol de sa chevelure cinglant la pièce de parfums âcres, elle clama, les bras au cou du Nazaréen, accolée à lui de tout son être: