—Prends-moi, possède-moi, rends-moi mère, et que tu m’appartiennes à jamais!

Ivre à son tour de volupté réflexe, le thaumaturge chancela, pour descendre vertigineusement, en une seule minute, jusqu’au fin fond du gouffre où le Désir est roi. Pour la première fois, il comprit qu’il venait d’être confronté enfin avec le seul, avec l’unique, avec le véritable Dieu, avec Celui qui enfante la Vie dans la lumière et les étreintes, dont la flamme immortelle galvanise les mondes et régente l’Univers, avec le Désir, tour à tour Créateur, Unité et Absolu. Sur l’holocauste de son orgueil, Jésus pleura; deux larmes ravinèrent ses joues, deux larmes qu’il offrit comme rançon expiatrice aux hommes que, sans l’amour de cette fille, il était sur le point de tromper. Avec son seul vouloir, à l’aide de la Raison indéfectible contre quoi tout attentat est inexpiable et vain, l’humanité accéderait peu à peu à la divinité du Savoir. Et Jésus ouvrit les bras pour étreindre la femme, ouvrit les bras pour la posséder.

Mais on frappa à la porte, et l’homme de Bethléem se recula.

—Accès du seuil au noble Valerius Livianus, mon maître! disait une voix impérative.

C’était en effet le riche Valerius Livianus, tribun militaire et cousin du Proconsul, qui venait rendre visite à Marie de Béthanie. Quatre Nubiens, aux cheveux cotonnés, aux muscles de bronze frissonnant, soulevaient sa lectique aux rideaux de pourpre, et son intendant, précédant les esclaves, heurtait l’huis de sa baguette d’ivoire, afin de discuter avec la pécheresse le prix de la nuitée de son maître: car Valerius Livianus était économe et l’affranchi soucieux de ne perdre aucun courtage. La mère de Marie s’insinuait derrière le Romain, tout heureuse de l’aventure qui la vengeait du Nazaréen, Un ricanement victorieux accentuait l’hiatus de sa denture, et, comme le vin au miel qu’elle avait bu chez la voisine avait ajouté à son habituelle force d’invectives, Jésus, sous une nouvelle ventée, sous un raz de marée d’anathèmes, disparut par le jardin.

Il allait vers le Golgotha; le monde était perdu!

A nouveau, M. Éliphas de Béothus, ayant terminé la lecture de son petit conte, sollicitait une pastille de maître Pompidor, et ce dernier, avec une bonne grâce qui ne défaillait pas, lui passait le drageoir. Un silence tombal planait dans la salle, un silence d’hypogée que seul un prêtre—qu’on était du reste en train d’expulser sur l’ordre du président—avait troublé en protestant à haute voix contre les atteintes portées à la mémoire de Celui dont il était ici-bas le voyageur de commerce, et pour le compte duquel il louait des chambres dans le paradis.

Placidement, l’accusé attendit que le double tambour de la porte se fût refermé sur le placier en miséricorde, et, le geste toujours élégant, la voix sans trouble, il repartit...

—Trois mois d’arrêts furent la récompense de ce talent littéraire et subversif exhibé en famille, trois mois de dure geôle que je passai sans livre, sans papier, sans le réconfort d’une parole amie, mais aussi sans professeur ni jésuite. Au sortir de ma forteresse, je reçus des mains d’un fonctionnaire une feuille de route pour un régiment de cavalerie, où je devais être immatriculé comme cadet. L’envie de m’enfuir, de gagner l’étranger, de vivre au loin d’une libre vie, me vint, mais où aller, puisque j’étais sans ressources aucunes et totalement inapte à me créer des moyens d’existence? J’obtempérai donc, et pendant sept ans, donc cinq d’épaulettes, j’existai parmi les patriciens à sabretaches et à éperons. Mon Dieu! que j’en ai entendu des bêtises, d’outrageantes bêtises, des niaiseries vingt fois vomies et remâchées parmi ces hommes à belliqueuses moustaches dont tout le savoir-faire est orienté vers l’alcôve et l’écurie! Et le plus fort était ceci: lorsque je m’efforçais de montrer à mes soldats, aux cavaliers de mon peloton, quels sots et prétentieux mannequins, quels scurriles fantoches étaient les officiers, mes collègues, ils ne me croyaient point.