Lorsque je leur disais que le plus brillant d’entre eux était certes mieux obturé que le plus hébété des gardes d’écurie, ils reculaient et baissaient les yeux, mal à l’aise. J’avais beau leur démontrer que le dernier des humains pouvait quelquefois penser par soi-même, conquérir, de par son propre entendement si mince fût-il, une parcelle de vérité, et l’officier jamais, car celui-ci pensait toujours à l’aide des idées toutes faites, des idées de sa caste ou de son école; j’avais beau m’acharner à faire vingt fois la preuve de tout cela, les malheureux balbutiaient et se reculaient apeurés et tremblants. Sans doute, l’hérédité d’esclavage était trop forte pour qu’ils pussent jamais se libérer. Sans doute, croyaient-ils que mon intention était de leur soutirer quelque parole d’approbation pour, ensuite, les faire passer au Conseil de guerre. Alors je m’acharnais, car je venais de lire Tolstoï et Ibsen et je voulais réaliser leur morale. A l’encontre de mes égaux ou de mes supérieurs, je m’étais de suite montré humain avec mes hommes, et maintenant une rage de fraternité m’emportait vers eux; je les traitais comme s’ils eussent été de mon propre sang, je leur parlais amicalement, me faisant conter leur vie; je leur distribuais non seulement tout l’argent de ma solde mais encore la plus grande partie de ma pension; je leur répétais dix fois par jour, peut-être, que j’étais officier malgré moi, et que je ne me reconnaissais pas le droit de leur donner des ordres, car nul n’a le droit légitime de commander à son semblable, ici-bas, rien n’y faisait. J’élevais ensuite le débat, espérant mieux me faire comprendre. Je définissais la Patrie, telle qu’elle aurait dû leur apparaître, la Patrie qui ne leur a jamais concédé aucune justice, mais qui, à chaque instant, confisque leur travail, leur liberté et même leur vie. Je leur disais que la Patrie c’était la somme des profits, des privilèges et des jouissances des riches, qu’eux qui ne possédaient rien devaient se désintéresser des querelles que la Patrie pouvait avoir avec les Patries d’à-côté. En quoi cela pouvait-il leur importer que le Français, le Germain ou le Slave triomphât chez eux, puisque toujours ils seraient pareillement exploités. Si les puissants et les satisfaits, en un moment donné, voyaient leurs biens menacés par l’envahisseur, ils n’avaient qu’à les défendre eux-mêmes, à combattre jusqu’à la mort, à mettre à jour de l’héroïsme, sans pousser à l’abattoir les multitudes qu’ils ont dépouillées et qu’ils maintiennent dans l’ignorance et la servitude. Puisqu’au sens des exacteurs, la gloire est une belle chose, et que les prouesses guerrières ennoblissent un peuple, pourquoi ne la réclamaient-ils pas pour eux seuls et réservaient-ils aux autres le soin d’accomplir les hauts-faits? J’ajoutais que, dans quelques siècles, jamais les historiens ne pourraient reconstituer l’état d’âme des foules misérables, des foules asservies et spoliées ne connaissant que l’endémique famine, et qui, cependant, sur un signal donné par un gouvernement, couraient s’égorger, de frontière à frontière, pour défendre le bien de leurs oppresseurs et assurer ainsi la pérennité du joug qui les écrasait. Tout était inutile, pas un œil ne brillait dans la joie de concevoir enfin la vérité et la dignité humaine; pas un front ne se relevait fier et libre parmi la double rangée de têtes rasées que j’avais devant moi. Non, ils ne pouvaient pas comprendre: la classe dont ils relevaient étant asservie depuis toujours; ils ne pouvaient pas m’entendre, car il leur était impossible de croire à la loyauté de mes intentions. J’offris de partager entre eux la moitié de ma fortune afin qu’ils pussent fuir, déserter, vivre heureux au loin, et ils restèrent muets et terrifiés. C’est un fou, pensaient-ils, ou bien c’est un scélérat. Tous redoutaient quelque effroyable traîtrise, tant il leur semblait insolite qu’un grand de la terre pût venir un jour à les plaindre ou à les secourir.

Et moi, rentré dans ma chambre, je pleurai tout seul parmi l’interminable nuit, car j’avais compris enfin que, quoi que je fisse, je ne serais jamais aimé, que je venais de trop haut pour être adopté par les humbles, que je pourrais être bon, pitoyable et généreux, nulle affection sincère ne s’approcherait de moi; j’avais reconnu qu’il était dans la destinée des puissants de toujours semer autour d’eux la haine, la peur ou la défiance, et que l’amour véritable ou l’amitié désintéressée leur avaient été équitablement refusés par la Fortune, jalouse de leur faire payer de cette affreuse rancœur les privilèges abominables du pouvoir et de l’argent.

Alors, à quelque temps de là, un soir de l’an 1889, je pris mon sabre d’ordonnance, mes épaulettes, mes croix, mes parchemins, et j’allai jeter le tout dans les latrines, seul reliquaire approprié à ces reluisantes ordures. Puis je m’expatriai; je courus le monde; je fis des conférences; j’écrivis dans les journaux; je stigmatisai le ridicule, l’infamie, la malfaisance du milieu en lequel j’avais été élevé. Je restituai, en toute sa réalité, à l’aide de la parole et de l’écriture, le vieux décor dont je m’étais évadé, le décor anachronique qui n’abuse plus personne, les figurants ni les spectateurs. Moi qui sortais du sein de cet abominable organisme, moi qui aurais pu y vivre toujours avec les bénéfices et les apanages qu’il confère à ses élus, j’en dénonçai le mensonge et la scélératesse; j’exhortai tous les hommes à s’unir, à fédérer leurs volontés, à surmonter un moment leurs dégoûts, leurs nausées, pour enfouir, d’un seul effort, ce vertige tenace, cet excrément maléfique du passé. Les bourgeois me considéraient bouche bée.

—C’est un dément, disaient-ils, comme mes anciens soldats. Car vous entendez bien, ils ne pouvaient pas penser, eux aussi, que je fusse sincère ni lucide. Ils avaient besoin de croire à ce dogme social, au principe d’autorité, au principe de droit divin; ils avaient besoin de révérer ce hideux et vétuste édifice d’exaction et de s’aplatir devant lui, malgré moi qui m’en étais évadé, malgré moi, archiduc, prince du sang, qui leur en faisais subodorer le souffle délétère, la peste de mort et de ténèbre.—Il parle de République, de Fraternité, de Justice, de Pitié, arrêtez-le, au bagne! à l’eau! à mort l’anarchiste! Ah! s’ils avaient été à ma place, eux, ils n’auraient pas quitté le bateau..., non; ils auraient plutôt renforcé le nombre des forçats qui rament dans la chiourme, ils auraient plutôt calfaté avec des cadavres les voies d’eau que la Raison a faites à la galère maudite.

Malgré tout, je ne me décourageai pas, et puisque les hommes ne voulaient pas de la Vérité et de la Justice, je résolus de faire fumer quelque encens personnel sur les autels de ces deux déesses diffamées. Écoutez bien ceci: moi, apparenté à des rois, je devins l’ennemi des rois, et je fondai, là-bas, en Amérique, un collège où, pendant dix années, l’on enseigna l’assassinat des tyrans. Puis, je fis mieux encore lorsque j’en vins à reconnaître que cette œuvre était inutile. Oui, tant ma soif d’équité et ma volonté de supprimer la douleur étaient surhumaines, je voulus détruire la Terre et la précipiter dans le Néant consolateur avec sa cargaison de damnés, d’imbéciles, de bourreaux, de tortionnaires et d’esclaves, avec ses multitudes de suppliciés qui ne peuvent pas s’abstenir de perpétuer la souffrance en perpétuant la vie monstrueuse. Et si l’homme de génie qui devait machiner la catastrophe libératrice ne s’était pas senti faiblir, ne s’était pas suicidé un mois avant qu’elle fût à point, je ne serais pas sur ce banc, et vous n’auriez point le loisir, Messieurs, de me considérer tous, présentement, avec des yeux plus larges que des hublots de transatlantique et des maxillaires qui pendillent lamentables, comme de vieilles montures de porte-monnaies.

Désâmé, rejeté en dehors de mon axe d’intelligence par l’effondrement, la chute à plat de ce dernier espoir qui était mon unique rai son de vivre, je fus surpris, emporté comme un fétu par les vents alizés, par le mousson de sottise qui balaient les vastes espaces de la mentalité humaine. De l’infini éthéré où m’avait hissé mon sublime concept, je culbutai d’un coup dans les marécages des attirances, des mobiles et des désirs normaux. Je déférai au stupre, au rut, à la salacité, aux braiments sentimentaux, à tout ce qu’en un mot, vous appelez l’amour. C’était sans doute le pénultième désastre que la vie me réservait. D’avoir promené mon corps, ainsi qu’une varlope frénétique sur l’académie de trois ou quatre femmes, je crus que mon cœur, mon cerveau, mon âme allaient exploser sous les déflagrations d’une panclastite de dégoût et d’effroi. Ah! elle est délectable et vaut d’être recherchée, la plus grande des voluptés humaines.

Parlons-en! Comme je vous le disais tout à l’heure sous une autre forme: brouter les chardons du platonique ou bien grouiner dans l’auge sensuelle; évacuer immédiatement toute intelligence, constater en soi la subite intrusion d’une frénésie démentielle qui saccage l’organisme, annihile la volonté et passe les muqueuses au rouge incandescent; sentir son épiderme s’enflammer et crépiter comme une allumette suédoise; gesticuler telle une grenouille touchée par le fil électrique; brasser des sueurs fétides d’aisselles; se rouler dans les pestilentes odeurs du delta périnéal; puis, tout à coup, libérer, du bain-marie des reins où elle mitonnait insidieusement, l’affreuse liqueur qui donne la vie. Évidemment, ma lymphe, trop subtile, épuisée par une permanente consanguinité, adultérée par les successifs incestes d’une lignée vieille de quinze siècles, m’avait fait percevoir ces horreurs qui vous sont parfaitement agréables, Messieurs, et réalisent pour vous, de la puberté à la mort, le superlatif du plaisir. Et c’est alors qu’après m’être acharné, qu’après avoir cru un moment au mensonge de l’art: putréfaction égale à toutes les autres putréfactions humaines, après avoir fait tout le possible, en un mot, pour, comme mes semblables ici-bas, m’amuser d’un hochet ou désirer n’importe quoi, fût-ce une immondice, je sentis s’introduire sournoisement en moi le goût du sang, le besoin du crime. Après avoir quitté le palais de mes pères, après m’être débarrassé de ma livrée d’officier, j’avais cru m’évader, me libérer définitivement, devenir un être sain et fort, me transmuer en juste, en rentrant dans la société de mes congénères. Eh! bien, non! cela n’était pas possible, toujours je devais rester ce que j’étais: un patricien, un aristocrate, un dégénéré élaboré pour opprimer les foules et non pour les secourir. Ma pitié, ma soif de vérité, mon amour des déshérités, mon besoin effréné de lumière et de justice, admirables chez autrui, étaient condamnés, de par ma naissance, à n’être en moi qu’insanes ou ridicules. Puisque j’avais répudié la carrière d’exaction; puisque je n’avais pas consenti à être un chef, il aurait fallu me suicider sur l’heure, car autrement, je ne pouvais être qu’un monstre. Je ne pouvais plus redevenir un homme. Toujours, je devais errer sans mesure, toujours je devais aller du génie cimmérien à la folie meurtrière, pour finalement retourner, en la diversifiant un peu, à l’imbécillité de mes ancêtres.

Pareil à un aérolithe qui s’est volontairement détaché par dégoût d’une planète scélérate et qui vagabonde sans guide dans les nuits sablées d’or, parmi le pollen des étoiles, j’étais astreint à errer, désorbité, jusqu’à ce que je vinsse m’écraser sur un centre d’attraction aussi horrifique que le premier. L’hérédité me commandait de mentir, de duper, de tuer; une âme de carnassier, quoi que j’entreprisse, devait me remonter aux lèvres, parce que j’étais fils de rois... oui, entendez-vous, fils de rois, parce que j’avais derrière moi, dans les ténèbres du passé, une ascendance de potentats fourbes et menteurs, de carnassiers absolutistes et d’hommes de proie couronnés. Le sort m’avait destiné à être un Malfaiteur acclamé, et si je m’étais mis en marche vers une morale supérieure, si j’avais résilié le pacte infâme, rien ne pouvait étouffer dans mon esprit et dans mon cœur le levain congénital qui, sournoisement, les gonflait, pour, finalement, les faire éclater. A la mamelle sainte de Pitié et d’Amour, tu ne boiras jamais, m’avait dit la Nature, car tu es engendré d’un tyran, et, malgré tout, devant la détresse et la misère du Monde, j’avais approché mes lèvres, et mes lèvres s’étaient gelées avant que j’eusse fini de me désaltérer à la source bénie. Bien que tu eusses la volonté d’être bon, la conclusion de ta vie ne sera jamais la Bonté, avait-elle ajouté. Et moi, stupide, dans une minute d’espérance, j’avais cru fuir, m’échapper, libre, secourable, heureux, reconquérir mon autonomie d’être pensant, m’affranchir de l’opprobre, éviter les souillures du Pouvoir, devenir un sage! Ce n’était qu’un leurre. Toujours, l’inexorable Destinée devait me réintroduire de force dans le cycle monstrueux que j’avais osé franchir un soir de ma jeunesse. Vainement, je m’étais révolté; vainement je m’étais efforcé, avec des râles et des cris d’épouvante, d’exterminer ma personnalité profonde, celle que m’avait léguée mes aïeux. Tout avait été illusoire et vain. Où que j’allasse, quoique je devinsse, j’étais marqué pour créer de la souffrance, pour jouir de la douleur, faire couler le sang et être malheureux. Fils de rois j’étais... Fils de rois, je devais rester... et il n’était pas en mon pouvoir d’échapper au mensonge et au crime...

Messieurs, je suis l’archiduc Salvador qui prit un jour la mer, sur le brick la Marguerite, et disparut sous le nom de Jean Orth...

Et ce que l’accusé avait vaticiné se produisit alors. Le Président des Assises se dressa dans un geste si violent que sa robe, s’arrachant à l’épaule, découvrit un tricot de laine, un vieux gilet de chasse lie de vin qu’au lieu et place d’un veston il portait sous sa toge, par économie sans doute. Un triangle de chemise, ponctué des maculatures séniles du café et du tabac à priser, apparut par surcroît. D’une voix étranglée par la terreur et qui avait perdu la majesté congruente aux solennels débats, il criait, pendant que ses deux assesseurs se démenaient, eux aussi, éperdus, boxant l’air de leurs poings désordonnés.