Déjà elle avait ressaisi le bras du gendelettre, donnant à nouveau tête baissée dans son projet, qu’elle n’avait pas eu l’audace, peut-être, de formuler d’un seul élan.

—Oui, nous pouvons, vous et moi, réparer une grande injustice, une des pires de la vie et du Destin: libérer une jeune femme d’un homme déjà vieux. Je fais appel à votre caractère chevaleresque. D’ailleurs, vous allez passer des jours sans rancœur. Ah! mon cher! Quels yeux! quelle plastique! une gorge à déchaponner un sénateur inamovible, comme dit mon scélérat de coiffeur... Et puis, si vous réussissez, ce qui n’est pas douteux, ma maison est à vous, vous en pourrez disposer, car vous n’avez pas de garçonnière... hein? Les garnis sont coûteux et si répugnants, n’est-ce pas?...

Elle l’avait empoigné des deux mains aux épaules, l’œil brasillant, une large tache rouge à chaque pommette...

—C’est entendu, dites, vous voulez bien?... Ah! quelle bonne odeur, quel charme cela mettra dans ma maison si triste parfois... Une odeur d’amour, la meilleure brise pour parfumer l’existence... Vous me connaissez, j’adore qu’on s’aime autour de moi... Mon Dieu! Entendre le bruit des baisers! voir des caresses! pressentir les étreintes voisines! C’est jeter un défi victorieux à la mort et c’est ne plus vieillir... Aussi, avec moi, pas de fausse honte, pas de gène ridicule. Si vous avez besoin d’argent, un signe, et je suis à votre disposition. Du reste je m’arrangerai avec Madame votre mère pour qu’à partir d’aujourd’hui vous ne lui coûtiez plus un sou...

Elle défaillait presque... ayant fini d’énoncer la chose d’une haleine ininterrompue, cette fois, avec des petits crissements de plaisir à la chute des mots. Et maintenant l’ordinaire cramoisi de ses joues avait fait place à une blêmeur un peu verte. Des frissons la secouaient, ses mains se rétractaient en des tics convulsifs, comme si son corps frémissait tout entier, à l’intérieur, à la promesse de ces amours qui allaient se dérouler tout près d’elle, à portée de son épiderme et sous son égide de matrone experte aux palpitations d’alcôve.

Cependant elle n’avait point terminé encore. Derechef la fadeur caséeuse de son haleine revint dans la figure de Boutorgne. Son discours heurté roula des mots choisis, des phrases triées et apprises d’avance, sans doute, qu’elle n’arrivait à sortir que très péniblement.

—Et puis voilà la vérité, lâchait-elle, j’ai de la vie une optique de philosophe et d’artiste. Nos mœurs sont stupides. Aucun de nous n’est fait pour n’aimer qu’un seul être. Je considère qu’il est du devoir de certaines intelligences d’empêcher les gens de s’encroûter dans un amour unique. N’est-ce pas d’un noble cœur et d’une grande âme d’intervenir, l’occasion se présentant, pour amener les circonstances, susciter les faits qui pousseront vos amis vers d’autres bras que les bras accoutumés. Régenter, administrer pour ainsi dire la chair d’autrui, au mieux de son bonheur et sans qu’il s’en aperçoive; deviner quels sont les êtres créés l’un pour l’autre et qui se correspondent parfaitement, c’est œuvrer supérieurement à Dieu lui-même et c’est se montrer plus grand que la vie stupide; c’est une tâche digne de mon esprit altruiste et de ma fortune. Je veux marquer la voie à la civilisation nouvelle, moi... S’efforcer d’affranchir l’Occident de l’imbécile monogamie est un beau rêve. Hommes et femmes ont droit à toutes les étreintes que le Destin peut leur offrir et les règles sociales sont criminelles qui les empêchent d’aller où leurs sens et leur cœur les entraînent. Répandre dans le monde une plus grande quantité d’amour, la répartir plus justement est une volonté autrement magnifique que celle du Socialisme qui veut répandre plus de bien-être matériel. C’est ma Sociologie et ce sera le labeur de ma vieillesse. Ah! si beaucoup m’imitaient, bientôt ainsi que l’a dit Raimbaud, en ces deux vers cités par Verlaine, chez moi, un soir de jadis:

Le monde frémira comme une immense lyre
Dans le frémissement d’un immense baiser.....

Médéric Boutorgne, bien qu’auparavant il n’ignorât rien de la femme, en restait quelque peu abasourdi. Comment, cette vieille frégate tant de fois incendiée par le brûlot du stupre toujours collé à ses flancs, comment, cette vieille tartane ne pouvait pas se résigner à gagner quelque hâvre de désarmement! Voilà qu’elle allait faire la remorque maintenant, sans y mettre plus de formes, et en résiliant d’un coup toute l’hypocrisie bourgeoise indiquée en pareille matière. Cette haquenée hors d’usage, à qui les dents rasées et les membres asséchés par les éparvins et les suros ne permettaient plus que très difficilement les gambades et les larges broutées dans le pacage sensuel, se précipitait écumante encore vers la senteur proche, le fumet d’amour, l’odeur d’accouplement, qui devaient revigorer ses vieux tendons, galvaniser ses flancs périmés, être en un mot le stimulant nécessaire aux nouvelles ruades, aux bondissements désordonnés de la fantasia lubrique! Le gendelettre exhumait maintenant de son souvenir une précédente histoire. La femme du peintre Maubuée qu’elle avait amenée à divorcer, sans but précis, uniquement pour le plaisir, par souci d’un proxénétisme désintéressé, poussé jusqu’à l’art, et qu’elle avait fiancée, elle-même ensuite, au petit Foinoir. Cette soirée de fiançailles était restée célèbre parmi les cénacles littéraires de la rive gauche. Le beau-frère du Belge avait interprété un de ses oratorios, et quand la Truphot portant le voile en paranymphe avait entonné elle-même l’épithalame, le gaz s’était éteint, tout à coup, au bon moment. Lorsqu’il se ralluma, Elphège Brucoglan, du Mercure, prétendait que la chose avait été machinée pour permettre dix minutes de peloting intensif et que, pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à regarder cinq ou six messieurs qui n’osaient plus sentir leurs doigts. Trois heures après, la veuve couchait les tourtereaux non sans s’être assurée au préalable du bon fonctionnement de l’hydraulique dans les cabinets de toilette. Mais jamais plus les fiancés n’étaient revenus; ils étaient partis panteler ailleurs: ils avaient des doutes au sujet de certains trous insolites ménagés dans la cloison. Maintenant ils vivaient en parfait collage après avoir touché la petite dot que la Truphot leur avaient libéralement octroyée pour faire face aux premiers besoins: car cette femme était très généreuse en ces sortes de circonstances et elle se serait ruinée—si son amant n’y eût veillé—afin de satisfaire ce qu’elle appelait couramment ses petits travers dix-huitième siècle. Un rien de pudeur, un rogaton de préjugé, sans doute, la retenait encore, puisque riche comme elle l’était, elle aurait pu aller jusqu’au bout de son penchant, instituer par exemple une campagne, une folie, comme à l’époque du Régent, une sorte de lupanar gratuit à l’usage de la littérature dont elle aurait administré les coucheries et frôlé le personnel.