Médéric Boutorgne pensait à tout cela. Cette femme, après tout, n’est pas sans logique. On donne bien à manger, pourquoi ne pas donner aussi à culbuter? Ce serait pratiquer l’hospitalité bien entendue. On regarde les autres danser, pourquoi diable, ne pas les regarder aimer? La danse n’est qu’une excitation passionnelle, une mimique hypocrite des étreintes, et seul le puritanisme social s’oppose à la contemplation du geste de volupté. Mais que sera le puritanisme social dans deux siècles, ou même avant, quand l’humanité pratiquera la civilisation parachevée, quand la science et la philosophie l’auront convaincue que procréer est monstrueux et stupide, quand l’amour aura été justement décrété ridicule par la littérature? car c’est une question de mode que la beauté de l’amour. Si quinze mille poètes et trois ou quatre fois autant de prosateurs ne s’étaient point avisés, depuis l’origine des sociétés, de glorifier les bêlements sentimentaux et les soubresauts de l’arrière-train, l’espèce humaine n’aurait jamais eu l’idée d’établir en dogme la magnificence de l’amour. Les animaux, sous ce rapport, nous sont bien supérieurs: ils ne paraissent pas tirer vanité de leurs copulations. Dans quelques générations peut-être, il ne sera pas plus malséant d’assister aux ébats des couples qu’il ne l’est, à l’heure actuelle, d’assister aux ébats du Corps de ballet. Bien des choses, de ce seul fait, seront remises à leur place; la transmutation des valeurs, dont parle Nietzsche, sera réalisée pour le meilleur profit de la morale, et le petit spasme n’aura pas plus d’importance dans la vie des hommes, que l’acte de nutrition ou d’évacuation. Ce pôle majeur de la Sottise qui s’appelle l’amour, n’attirera donc plus sur lui, pour la stupéfier, la plus grande partie de l’intelligence en pouvoir de comprendre désormais qu’il y a autre chose que l’ébriété épidermique dans l’existence.
Madame Truphot, conclut le gendelettre, a trop gigoté par elle-même et, se sentant sans doute quelque embarras dans les jointures, elle s’amuse à faire et à voir gigoter les autres. Cela lui continuera l’illusion qu’elle œuvre et besogne pour son propre compte. Elle s’affinait présentement, voilà tout. Agir en n’importe quel sens est grossier. Manœuvrer pour déterminer autrui et n’être que le spectateur est, en toutes choses, d’un artiste. Elle avait compris cela peut-être, bien que ce fût extraordinaire d’une pareille cervelle. Surajouter la joie du dilettantisme au bénéfice de la contorsion personnelle, la classait parmi les cérébraux. Mais elle y perdait tout de même quelque chose: la possibilité de se dire un beau mécanisme humain dont le dynamo sexuel fonctionnerait jusque dans l’ultime vieillesse. Pourquoi prosaïquement ne pas rester ce qu’elle avait été? Une pauvre chair tourmentée et pitoyable, qu’Eros traquait et pourchassait, de retraite en retraite, comme une bête aux abois, une esclave passionnelle, que le rut fustigeait de ses lanières de feu, ébouillantait toute vive, sans trêve ni repos, qui, sans jamais reprendre haleine, et sans connaître la moindre halte miséricordieuse, devait gravir, une à une, jusqu’à la mort, sur ses paumes saigneuses et ses genoux à vif, les âpres cîmes de l’escarpement sensuel. Qui sait? Il est possible qu’elle demandât grâce, parfois, dans ses nuits abjectes, devant l’homme infâme qu’elle payait; peut-être tendait-elle les bras vers une impossible clémence. Marche! marche! hurlait la voix du Sexe, pendant que des fers rouges tisonnaient ses reins fumants, pour lui faire précipiter sa course sénile vers un invisible sommet d’immondices charnelles. Elle répudiait tout cela, ce côté épique en somme, pour les rôles d’entremetteuse et de voyeuse bourgeoise! C’était décourageant.
Maintenant le raté se reportait à la promesse de Madame Truphot. Il allait être l’élève, le cadet, le sujet brillant dont on paye les frais d’étude et qu’on subventionne dans l’espoir d’un profitable avenir. Si sa matérielle, comme il était permis de l’entrevoir, ne devait plus rien coûter à sa mère, ne fût-ce que pendant quelques mois, un profitable virement de fonds en ferait de l’argent de poche. Trois jours par semaine, il pourrait stupéfier les amis et le Napolitain d’un luxe inattendu. Ah! il ne serait pas si bête que ce crétin de Foinoir qui avait déraillé par suite de pudeur incongrue. Certes, il ne s’avèrerait pas imbécile à ce point. Les trous de la cloison, il s’en moquait un peu, lui, à peu près autant que de son premier solécisme. D’autre part, circonstance seconde, Madame Honved n’était point sans agrément. Mais comme il tirait gloire, à l’ordinaire, de son chic anglais qui lui enjoignait de ne pas être un impulsif et de ne pas se prononcer sur le champ, il répondit par des paroles vagues qui ne l’engageaient guère:
—La petite Honved. Ah! oui, je vois, dit-il.
II
Il n’y a rien d’odieux dans la satire
qu’on exerce contre les méchants: elle
mérite, au contraire, les éloges de tout
homme de bien qui sait juger sainement.
Aristophane.
La chère fut excellente et le potage bisque, la barbue Jean Bart et même le cœur de filet Rossini se trouvèrent déglutis au milieu des banalités, des calembours ou des plaisanteries qui avaient déjà fait leur temps à l’âge de pierre, mais qui servent de liant invariable aux convives les plus spirituels. Puis les propos s’égaillèrent et, dès l’apparition du faisan rôti qui valut à Madame Truphot des exclamations laudatives, la chasse étant fermée depuis quatre mois, plusieurs convives dûment assouvis, se mirent en devoir de besogner ferme pour faire briller leur génie.